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Avant de poursuivre, je dois revenir un instant sur l’étape précédente. En relisant mon récit, je me suis aperçu que j’avais oublié une anecdote pourtant savoureuse du voyage en train.
La voici.
Nous étions encore dans les wagons de troisième classe. Enfin… j’y étais, car Ben, Caro et moi n’avions pas réussi à trouver des places dans le même wagon. Comme la plupart des passagers, je dormais par terre.
Nous étions littéralement entassés les uns sur les autres. La cuisse d’un homme me servait d’oreiller, et je servais moi-même d’oreiller à trois ou quatre autres personnes. Il va sans dire : j’étais le seul blanc. Les fenêtres du train étaient ouvertes et les bagages — sacs divers, régimes de bananes et autres victuailles — étaient suspendus aux barres horizontales qui servent normalement aux passagers debout à se tenir.
Soudain, plusieurs voyageurs se levèrent d’un seul mouvement pour fermer les fenêtres.
Quelques minutes plus tard, ils les rouvrirent.
Je n’ai pas compris tout de suite.
La scène se répéta un peu plus tard. Et cette fois j’eus le temps de voir ce qui se passait.
Des singes prenaient littéralement le train d’assaut. Du haut du toit, ils plongeaient leurs longs bras par les fenêtres pour tenter d’attraper tout ce qui leur tombait sous la main.
Mwanza – Ngara
Pour rejoindre le Rwanda, la première étape consiste à atteindre Ngara, non loin de la frontière.
Le bus part à cinq heures du matin.
Je déteste me lever tôt.
Le tarif affiché est de 10 000 shillings, mais je réussis à négocier mon billet à 8000. Après seize mois passés en Afrique, j’ai fini par acquérir quelques rudiments de l’art de la négociation.
Le trajet entre Mwanza et Ngara représente environ 360 kilomètres, soit dix bonnes heures de route.
Le bus est semblable à tous ceux de la région : fatigué, bruyant, cabossé… mais il roule.
Je suis même presque déçu : il n’y a pas de chèvre à bord. En revanche, ma voisine transporte un magnifique coq sur ses genoux.
À vrai dire, je crois bien que ce coq et moi étions les deux seuls passagers réellement inquiets de la manière dont conduisait le chauffeur.
Le trajet se déroule malgré tout sans incident. Poussiéreux, comme toujours, mais tranquille.
À Ngara, je m’offre un repas pantagruélique pour quatre francs, coca compris, puis une somptueuse suite dans le palace local pour dix francs.
Et je dors.
Ngara – Rusumo
Le lendemain matin, après un petit déjeuner à trois francs, je pars à la recherche d’un taxi pour Rusumo, le poste frontière.
La distance est modeste : vingt-six kilomètres.
Nous tombons d’accord pour 3000 shillings.
Il est 9 h 30 lorsque j’embarque.
Et nous attendons.
Car ici, un taxi ne part que lorsqu’il est plein.
Rentabilité oblige.
À 10 h 15, nous sommes enfin prêts : trois passagers à l’avant, quatre à l’arrière.
Le taxi démarre… puis s’arrête quelques kilomètres plus loin pour déposer un client.
Suit une discussion animée : ils ne sont pas d’accord sur le prix.
Vingt minutes plus tard, nous repartons.
Dans le village suivant, nouveau coup de théâtre : le chauffeur annonce tranquillement
qu’il ne va pas plus loin. Il a trouvé des clients pour le retour, plus intéressants.
Je pique une colère et descends sans payer.
Je vais discuter avec les policiers du coin en attendant un autre taxi.
En Tanzanie, les policiers semblent tous sortis du même moule : un grand balaise et une petite boulotte.
Le taxi sans freins
Un autre taxi arrive enfin.
Destination Rusumo : 2000 shillings.
Nous partons.
Dix minutes plus tard, un bruit inquiétant retentit à l’arrière.
Arrêt.
La roue arrière.
Les pneus sont complètement lisses — mais ce n’est qu’un détail. Les miens étaient tellement usés qu’à Luanda, quand je les ai changés, ils étaient plus fins que la chambre à air.
Le vrai problème apparaît lorsque la roue est démontée : le flanc du pneu est déchiré sur quinze bons centimètres.
Et les freins à tambour sont en morceaux.
Le chauffeur observe les pièces quelques secondes.
Puis prend une décision radicale.
Il enlève tout. Et nous repartons sans freins arrière.
Intérieurement, je prie pour que ceux de l’avant fonctionnent encore.
À l’arrêt suivant, je tombe encore sur des policiers.
Un grand balaise et une petite boulotte.
Quand je vous dis qu’ils sont tous faits sur le même moule…
Ah non.
Cette fois, ce sont vraiment les mêmes.
Le policier me reconnaît.
Nous rions deux minutes.
Le taxi repart pour s’arrêter cinquante mètres plus loin.
Cette fois, la panne est définitive. Je donne 500 shillings au chauffeur. La panne n’est pas de sa faute.
Un taxi encore plus plein
Mais Il me faut désormais trouver un troisième taxi pour continuer.
C’est chose faite assez rapidement mais… de nouveau il faut attendre qu’il soit plein pour partir. Cette fois le tarif est de 1500 shillings.
Une bonne demi-heure plus tard, le taxi est enfin plein : Trois personnes à l’avant, quatre à l’arrière plus deux enfants. On est sur le point de partir quand de nouveaux clients se présentent. Tout le monde s’entasse : 4 personnes à l’avant, 5 à l’arrière en plus des 2 enfants et bien entendu les bagages sur le toit. Donc 11 personnes au total.
À mes côtés, un militaire armé d’un magnifique pistolet-mitrailleur posé entre ses genoux.
Pour ma part, je suis assis sur le frein à main.
Route vers la frontière
Cette fois, nous partons pour de bon.
Sur la route, je remarque un homme en costume-cravate impeccable… conduisant tranquillement son tracteur.
Un peu plus loin, une femme marche le long de la route en parlant dans un téléphone portable.
L’anachronisme est saisissant.
Au premier barrage de police, le chauffeur remplit une fiche. Le militaire la signe.
Aurait-il un rôle officiel ? Assurer notre protection ?
Mystère.
Plus loin, deux camions sont couchés dans le fossé.
Pas de blessés.
Mais deux passagers supplémentaires montent dans le coffre.
Nous sommes désormais treize personnes à bord d’une R21 break.
Rusumo
Il est un peu plus de 13 heures lorsque j’arrive à Rusumo.
Quatre heures de taxi-brousse pour parcourir 26 kilomètres.
Le passage de la frontière se fait à pied.
Côté tanzanien, le douanier veut inspecter mes bagages. Je lui montre mon sac de vêtements.
L’état de mes affaires semble le décourager.
Il lorgne sur mon autre sac — appareils photo, mini-disc…
Mais je le baratine tellement à propos de mon voyage — 44 000 kilomètres, 14 mois et 22 pays traversés — qu’il renonce à fouiller.
Entre la Tanzanie et le Rwanda, une rivière dévale la montagne.
Entre les deux postes frontières : un pont.
J’ai un flash-back. Je suis certain d’avoir déjà vu ce pont dix ans auparavant. Confortablement installé dans mon canapé devant la télé. A l’époque, le caméraman, faisait un travelling avant vers le parapet. Puis il dirigeait l’objectif vers le torrent en contre-bas. À l’époque, celui-ci charriait des centaines de cadavres.
Aujourd’hui, il n’y a plus que de l’eau. Mais cela me fait une sensation étrange. Comme si j’allais entrer dans un territoire interdit.
Rwanda – Vers Kigali
Le chauffeur du minibus me demande 5000 francs rwandais (environ 10 dollars) pour aller à Kigali. Négociation. J’accepte à 3000.
Ce râleur invétéré d’Alain — il va me tuer — aurait continué à négocier.
Et il aurait eu raison. Le vrai prix – je l’apprendrai plus tard – est de 2000.
Sur la route, je note des écolières toutes habillées de bleu, et des hommes en uniformes roses. Ces derniers sont occupés à faucher les accotements. J’apprendrais par la suite que ce sont des prisonniers – anciens génocideurs pour la plupart, affectés à des travaux d’intérêt général qui travaillent ainsi sous la surveillance de leurs gardiens.
À part cela, rien de très différent du reste de l’Afrique. Peut-être un peu moins d’exubérance.
Nous arrivons au bout de quatre heures. L’étape a été cette fois de 160 kilomètres.
Il me reste à rejoindre le centre-ville. Mais je suis fatigué des arrêts interminables.
Alors cette fois, je renonce aux taxis collectifs et décide d’en prendre un privatif.
Le premier me demande 1000 francs. Je lui ris au nez.
Il faut toujours rire dans ces cas-là.
— QUOI ? 1000 FRANCS ?! HA HA HA !
Deuxième taxi. 2000 francs. Je ris encore plus fort.
Troisième taxi.
2000 encore. Nouvelle rigolade. Il descend à 1000.
Je me tourne vers les motos-taxis.
Le premier annonce son prix : un poing fermé + trois doigts de l’autre main : 800 francs.
Je ris encore plus fort.
Mais j’avoue en avoir un peu marre.
Rapidement dix motos m’encerclent.
L’un d’entre eux lance :
« 300 francs. »
J’accepte.
Cette fois, ça y est … JE SUIS À KIGALI
Bilan de l’étape 2
10 heures de bus → 360 km
4h de taxis collectifs → 26 km
4 heures de minibus → 160 km
20 minutes de moto → 2 ou 3 km
(A suivre…)






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