Afrique - 2003/2004

Rwanda – La vie à Nyakabanda – L’abbé Bourguet

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C’est dimanche.

Alphonse m’a averti qu’il ne serait pas disponible de la matinée : il sera à la messe, puis il doit voir quelques amis.

J’ai donc toute la matinée de libre.

Je décide d’en profiter pour écrire un peu et faire le point sur ce que j’ai appris durant ces derniers jours.

La maison où je suis hébergé était celle de l’abbé Bourguet, un missionnaire belge arrivé au Rwanda dans les années 1960.

Il est mort il y a bientôt quatre ans, en décembre 2000.

Un sacré personnage, cet abbé.

Il est venu s’installer à Nyakabanda après que la rupture avec son évêque eut été consommée. Ce dernier n’appréciait guère l’engagement social de l’abbé. Cela risquait, disait-il, de l’éloigner de sa mission spirituelle.

L’abbé s’est donc installé sur la colline de Nyakabanda. C’était au milieu des années soixante.

Il fonda CARA : Centre d’Animation Rurale et Artisanale.

Ce centre avait pour objectif de former les jeunes des campagnes à différents métiers : menuiserie, maçonnerie, couture, cuisine…

Au début des années 1970, une adduction d’eau potable fut réalisée par une ONG dans un village tout proche : Gasovu.

L’abbé chargea les plus doués de ses élèves d’aller travailler avec cette ONG et d’essayer de comprendre comment fonctionnait l’installation.

Puis il leur demanda de réaliser une seconde adduction d’eau, mais cette fois par eux-mêmes.

L’opération fut couronnée de succès.

Un troisième village vint alors leur demander de faire la même chose chez eux.

Nous étions en 1972.

La structure grandit ainsi peu à peu durant les années 1970.

Puis, devant l’ampleur que prenait l’expérience, l’État décida de s’y intéresser de plus près.

C’est ainsi qu’au début des années 1980 fut officiellement créé COFORWA : les COmpagnons FOntainiers du RWAnda, organisme chargé de l’adduction d’eau potable dans les villages sur l’ensemble du territoire rwandais.

Vers la fin de sa vie, l’abbé se retira progressivement de COFORWA.

Son enfant avait atteint l’âge adulte et était prêt à prendre son indépendance — ce qu’il fit.

L’abbé, quant à lui, décida de se consacrer de nouveau à CARA, qui était à l’origine même de COFORWA.

À cette occasion, CARA fut rebaptisé CARA YAGUINE.

Yaguine était le nom d’un enfant guinéen mort dans les soutes d’un avion en tentant de rejoindre clandestinement l’Europe. Dans sa poche fut retrouvé un message destiné aux dirigeants européens, les appelant à aider les enfants africains à étudier.

Lors des événements de 1994, l’abbé dut fuir.

Mais il fut l’un des premiers — peut-être même le premier — à revenir.

Il parcourut alors la campagne à pied pour prendre des nouvelles des paysans qui étaient ses amis.


La matinée passe.

Alphonse n’apparaît pas.

Je fouille dans de vieux papiers qui traînent sur des étagères.

Il y a beaucoup de livrets religieux. Rien d’étonnant pour un prêtre.

Mais il y a aussi quelques revues techniques. Le prêtre a sans doute dû se former lui-même avant de pouvoir former les jeunes.

Un petit livret de quelques pages attire mon attention. Il semble avoir été écrit par un agronome rwandais de la commune de Nyakabanda.

C’est le titre qui m’interpelle :

« Sur nos mille collines, allons-nous mourir de faim ? »

L’auteur tire la sonnette d’alarme.

La population du Rwanda croît de façon alarmante.

Au début des années 1950, elle était d’à peine deux millions d’habitants.

Elle passe à quatre millions en 1975, soit un doublement en vingt-cinq ans.

Le doublement suivant ne prend que seize ans, puisque la population atteint huit millions en 1991.

Or le Rwanda est un petit pays, très montagneux de surcroît, ce qui réduit encore les surfaces cultivables.

De fait, le Rwanda est l’un des pays d’Afrique à la densité de population la plus élevée — près de dix fois celle d’un pays comme le Maroc.

La question posée est donc simple :

le Rwanda pourra-t-il nourrir ses enfants dans les années à venir ?

L’auteur propose plusieurs solutions.

La première consiste bien entendu à limiter les naissances.

Mais dans un pays comme le Rwanda, la contraception moderne reste une utopie.

La seule solution envisagée par l’auteur est donc une contraception naturelle, basée sur les cycles féminins.

Cela suppose évidemment une politique d’information et de sensibilisation de la population.

La seconde solution consiste en une meilleure exploitation des ressources disponibles.

Pour cela, l’auteur s’appuie sur une étude réalisée par un chercheur belge de l’Université de Namur en 1990-1991 :

« Intégration de l’élevage bovin au processus d’intensification de la production agricole — le cas du Rwanda. »

L’étude a été menée dans la région de Nyakabanda.

Elle relate une expérience initiée sur ces collines dans les années 1970.

Le bourgmestre de l’époque, préoccupé par les problèmes de surpopulation déjà visibles, réunit un jour ses administrés et leur tint ce discours :

« Vous avez beaucoup moins de terres que vos parents, c’est vrai.
Mais vous en avez encore.
Vos enfants, eux, n’en auront plus. »

Puis il demanda à l’un d’eux :

« Toi, Mugabo, combien as-tu de fils ?
Montre-moi le kibanza et les champs que tu vas leur donner. »

Les habitants reconnurent leurs inquiétudes.

« Nous nous demandons bien comment ils vont se débrouiller. »

Le bourgmestre proposa alors de nouvelles méthodes agricoles.

Il fallait associer agriculture et élevage, développer les engrais organiques issus du bétail, bien moins coûteux que les engrais chimiques proposés par certaines ONG.

Il affirma que les Rwandais pouvaient subvenir eux-mêmes à leurs besoins, à condition que tout le monde s’y mette.

Tout le monde était d’accord.

Mais il ne fallait pas former 50 paysans, ni même 500.

Il en fallait 5000.

Comment faire ?

Le bourgmestre proposa une solution simple :

Former 50 personnes, qui en formeraient 50 autres, et ainsi de suite.

Grâce à ces nouvelles méthodes agricoles et à cette organisation rurale remarquable, l’agriculture et l’élevage se développèrent pendant près de vingt ans sur les collines de Nyakabanda, au point de servir de base à une étude universitaire au début des années 1990.


En refermant le livret, je regarde la date de publication :

1992.

Sur la première page figure un petit proverbe en kinyarwanda :

Imana yilirwa ahandi igataha i Rwanda.

Ce qui signifie :

« Dieu passe la journée ailleurs, mais il rentre chez lui chaque soir au Rwanda. »

Je ne peux m’empêcher de penser qu’un soir, apparemment, il a oublié de rentrer.

Je me demande si la personne qui a signé ce livret est bien celle qui l’a écrit.

Je me demande aussi qui a pu souffler ces paroles de sagesse au bourgmestre dans les années 1970.

Et je me demande enfin si les drames qu’a connus le Rwanda il y a dix ans ne préfigurent pas ce à quoi l’humanité tout entière pourrait être confrontée un jour.

Quoi qu’il en soit, un triste constat s’impose :

Certains ont su exploiter ce qui était au départ une qualité — une organisation méthodique — pour des fins néfastes.

Au Rwanda comme en Allemagne.

Je regarde la photo posée sur la cheminée en face de moi.

J’interroge l’abbé Bourguet.

Mais il ne me répond pas.


Le soir arrive.

J’ai passé la journée à lire et à réfléchir.

Alphonse, occupé ailleurs, ne fait qu’une brève apparition pour m’informer du programme du lendemain.

Goretty m’appelle :

Le repas est servi.

La nuit tombe.

J’allume une bougie et je regarde le festin disposé sur la toile cirée de la table.

Il semble que Goretty ait décidé de me faire grossir.

 

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