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Après avoir passé quelques jours à Dar es Salaam afin d’obtenir les prochains visas, je repris la route par une matinée déjà bien chaude.
À un feu rouge, un homme blanc — danois, mais surtout motard — m’interpella pour me proposer une bière. Je refuse rarement ce genre d’invitation, même si, pour ma part, je préfère généralement un Coca-Cola. Je n’ai jamais aimé la bière.
L’homme s’appelait Henrik.
À cette époque, les voyageurs à moto étaient encore rares dans cette partie du monde. En voir un était un évènement suffisamment rare pour qu’on lui offre spontanément une bière.
Henrik vivait en Tanzanie depuis plusieurs années. Il y travaillait pour une ONG et y avait également mené sa thèse de doctorat en sociologie. Il s’était même marié avec une Tanzanienne : Mwadjabu.
Il me proposa de venir loger chez lui quelque temps.
Mais j’étais pressé. Il me restait peu de temps pour rejoindre la France en passant par le Kenya, l’Éthiopie, le Soudan et l’Égypte.
Je repris donc la route.
Hélas, quelques heures plus tard, un énorme nid-de-poule provoqua une violente compression de l’amortisseur. Lors de la détente, le flexible — dont j’avais oublié de remettre l’un des rilsans de fixation — vint se coincer contre une arête coupante.
La sanction fut immédiate : le flexible se perça.
Impossible de continuer.
Je n’eus d’autre choix que de faire demi-tour et de demander l’hospitalité à Henrik. Durant ce séjour, il m’emmenera, ainsi que deux jeunes cyclistes Ben et Caro, séjourner quelques temps dans « son » village – comprendre le village où il avait mené une étude sociologique dans le cadre de son doctorat.
Plus de vingt ans plus tard, nous sommes toujours amis, même si nous avons assez peu l’occasion de nous voir.
C’est d’ailleurs à lui que je dois mon pseudonyme de plume : Aneyota — une mauvaise transcription phonétique de ce qui signifie en swahili « celui qui rêve ».
À l’époque, il me restait encore une chose à faire avant de rentrer : aller voir le dernier groupe de Constellation au Rwanda.
J’ai donc décidé de m’y rendre en transports en commun, tour à tour : train, bus, taxi-brousse et moto-taxi.
Bonne lecture !
Le voyage commence par un long trajet en train.
Le premier train — celui du vendredi — est complet. Nous prenons donc des billets pour le mardi suivant. « Nous », c’est Ben, Caro et moi. Ben et Caro sont un couple de français originaire d’Orléans qui font un tour du monde à vélo en six ans. Nous optons pour la 3e classe… nous sommes des baroudeurs, que diable !
Mais voilà que Henrick — un motard danois installé à Dar es Salaam, chez qui je loge (ça va, vous suivez ?) — nous invite à passer quatre jours dans un petit village du sud de la Tanzanie. Il y avait mené là une étude sociologique quelques années plus tôt.
(C’est d’ailleurs durant ces quelques jours que j’ai réalisé certaines des plus belles photos de ce voyage.)
Résultat : départ repoussé au mardi suivant. Toujours en 3e classe.
Mardi donc.
Départ du train : 17 heures.
Et devinez quoi ?
Il est parti à l’heure.
Vous y croyez, vous ?
Nous, on n’y croyait pas… donc on était en retard… et donc…
ON A RATÉ LE TRAIN.
Nous avons deux options :
- Attendre le prochain, c’est-à-dire vendredi,
- Le rattraper !
Le train met sept heures pour parcourir les deux cents premiers kilomètres. Nous avons donc le temps de le rattraper en bus.
Encore faut-il rejoindre la gare routière.
Deux solutions :
- le dalla-dalla (minibus collectif)
- le taxi
Un rabatteur nous propose un taxi pour 6000 shillings (6 dollars).
Trop cher.
Nous cherchons la station des dalla-dalla.
Le rabatteur revient à la charge.
Toujours trop cher.
Nous continuons à chercher.
Il revient : 4000 !
Je propose 3000.
Pas assez pour lui.
Nous continuons à chercher.
Il revient encore. OK pour 3000.
Il nous conduit à la station de taxi.
On embarque.
Le chauffeur démarre à contrecœur et râle pendant tout le trajet : 3000, vraiment, ce n’est pas assez cher.
Le voyage commence donc ainsi :
• 1 heure pour faire 10 km jusqu’à la gare routière
(Dar Es Salam, c’est presque Paris niveau embouteillages)
• puis 3 heures de bus pour faire 200 km (1500 shillings)
Au passage, un homme manque de se faire lyncher.
Nous le surprenons la main dans le sac au sens littéral du terme : Il essayait de dérober quelque chose dans le sac de Saida, une amie qui nous accompagne et qui logeait Ben et Caro.
Les voleurs ne sont pas très bien traités dans le coin.
Il s’en tire avec « seulement » un sérieux tabassage — grâce à l’intervention de Saida qui le sauve de la vindicte populaire – un comble.
Nous arrivons à Morogoro vers 22 heures.
Le train doit passer vers minuit.
Nous nous allongeons dans un coin de la gare, au milieu d’un joyeux fouillis de gens qui attendent eux aussi.
Cette fois, nous ne ratons pas le train.
Je vous laisse imaginer une 3e classe en Afrique…
Non, c’est impossible. C’est au-delà de votre imagination.
Nous embarquons pour 1000 km.
Durée du trajet : 40 heures.
J’exagère un peu. 38 heures seulement.
La seconde nuit, nous décidons de squatter les wagons-restaurant pour dormir. Normalement, ils sont réservés au personnel.
Un premier contrôleur passe.
D’un air peu convaincu, il nous demande de regagner la 3e classe.
Nous faisons les endormis.
Ben — qui lui dormait vraiment, par terre, coincé sous les banquettes — fait mine de se réveiller.
Je lui ordonne de se rendormir.
Nous aurons toujours le temps de négocier si le contrôleur insiste.
Pas contrariant, il se rendort aussitôt.
Sauvés ?
Pas tout à fait.
Un autre contrôleur revient, accompagné d’un policier.
Il faut aller en 3e classe.
Je baratine.
Je lui explique qu’ils se sont trompés en refaisant les billets après que nous les avons annulés, et que comme nous ne les avons pas changés le même jour, nos places se trouvent dans des wagons différents.
Et nous voulons rester ensemble.
Alors comment faire ?
Le contrôleur grogne.
Puis lâche :
— OK… vous pouvez rester.
Nous nous rendormons.
Mwanza.
A Mwanza, le second soir Ben, Caro et moi célébrons notre séparation prochaine dans un excellent grill Japonais dont les seules deux tables sont disposées sur une plateforme flottant sur le lac Victoria.
Pas mauvais du tout, voire excellent.
(Je découvrirai plus tard une version très sombre de cette ville dans le film Le Cauchemar de Darwin. En réalité, Mwanza est loin d’être aussi glauque que le montre le film. Comparée à Kinshasa, Luanda ou Lagos, c’est même le paradis.)
Bilan de l’étape 1
1 heure de taxi → 10 km
3 heures de bus → 200 km
38 heures de train → 1000 km
Total : 1200 km
Maintenant il me reste à rejoindre Kigali.
Ben et Caro partent dans la direction opposée : ils ont hâte d’arriver en Inde, leur prochaine étape.
(Je leur lègue ma boussole contre la promesse de la photographier sur la muraille de Chine – promesse qu’ils honoreront).






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