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Premier jour : Alphonse et CARA YAGUINE
« Mwaramutse », me dit Mathieu en ouvrant la porte.
Mathieu, c’est celui qui garde l’entrée de COFORWA. C’est lui le premier qui m’accueille.
Je demande Alphonse.
— Alphonse de CARA YAGUINE ? me répond-il.
Sans trop comprendre, je dis oui.
COFORWA, CARA YAGUINE… je me demande bien ce que cela peut être.
Mathieu me conduit donc sur un petit chemin. Un panneau fléché indique CARA YAGUINE. Cela semble être une petite maison à flanc de colline. Devant elle s’ouvre une grande vallée d’un vert profond. De l’autre côté, d’autres collines encore.
Le pays des mille collines… il porte bien son nom.
Mathieu me demande de patienter. Il disparaît dans la petite maison.
J’attends.
Des bruits de pas.
Je vois Mathieu revenir. Derrière lui, un autre homme : Alphonse.
Je l’imaginais grand, et puis imberbe aussi.
J’avais tout faux.
Alphonse est petit et moustachu.
Pas une grande moustache cependant — on est loin des bacchantes de la Belle Époque. Non, la moustache d’Alphonse est des plus discrètes. Tellement discrète qu’un observateur inattentif ne la remarquerait sans doute pas sur sa peau noire.
De toute façon, ce qui frappe la première fois que l’on rencontre Alphonse, ce n’est ni sa taille ni sa moustache.
Non.
Ce que l’on remarque immédiatement chez lui, ce sont ses yeux.
Ou plus exactement la bonté qui émane de ses yeux.
Alphonse est un homme bon.
Cela se voit.
Cela se sent dès les premières minutes.
Dès les premières secondes.
Alphonse me souhaite la bienvenue lui aussi. Nous parlons un peu, puis il me montre ma chambre : une petite pièce toute simple dans la maison de CARA YAGUINE.
Puis il repart en s’excusant : il a affaire.
Alors je m’assieds sur la terrasse en face de la maison.
Je m’assieds face aux collines.
Et je regarde.
J’écoute aussi.
Sur ces collines, peu de forêt. Quelques lambeaux tout au plus. Partout ce sont des champs, des cultures.
Pourtant elles sont fichtrement pentues, ces collines.
Mais les paysans d’ici semblent s’être ingéniés à planter bananiers, patates douces, manioc, soja ou sorgho, au mépris de la plus élémentaire loi de gravitation.
Peu à peu, un autre phénomène s’impose à moi : la vallée, la campagne, est extraordinairement bruyante.
Aucun bruit de machine pourtant.
Juste des meuglements de vaches.
Des voix humaines.
Des chants d’oiseaux.
Simple effet d’acoustique dû à l’encaissement ?
Je connais bien ce phénomène pour l’avoir constaté à maintes reprises dans les Pyrénées : lorsqu’on est à flanc de montagne, les bruits de la vallée portent loin.
C’est aussi le cas ici.
Pourtant ce n’est pas la seule explication.
Il y a vraiment beaucoup de voix différentes.
Et c’est ainsi que, tandis que le soir tombe, je prends conscience de l’extraordinaire densité de population des campagnes rwandaises.
Alphonse revient, interrompant mes rêveries.
Il est accompagné de Goretty.
C’est elle qui se chargera de me préparer les repas pendant mon séjour.
Elle disparaît dans la cuisine pendant qu’Alphonse et moi nous installons sur la terrasse pour discuter.
La nuit tombe.
Et nous parlons toujours.
De tout et de rien.
Nous faisons connaissance.
Goretty finit par nous appeler.
Le repas est prêt.
La table est mise.
Nous rentrons.
Sur la table, une vieille toile cirée, comme celle qu’il y avait chez mon grand-père.
Sur la toile cirée, une multitude de plats.
Il y a là de quoi nourrir un régiment.
Alphonse et moi nous installons et, à la lueur d’une bougie — car il n’y a pas d’électricité — et nous commençons à manger.
Deuxième journée – Les premiers contacts
La jeune fille s’est à peine retournée pour parler. Elle est allongée sur un lit — enfin, si l’on peut appeler cela un lit : un vieux sommier en acier sur lequel a été jetée une natte de paille en guise de matelas.
Alphonse lui répond qu’elle peut me le dire elle-même : elle est en secondaire et est censée savoir parler français.
Elle ne répond pas. Ni elle, ni ses copines assises près d’elle.
Alors Alphonse traduit :
— « Elle a dit : dis à ce Blanc de nous acheter du lait. »
Je ne réponds pas. Je suis partagé entre énervement et commisération.
Énervement, parce que j’en ai un peu assez que le muzungu — le Blanc — soit si souvent perçu en Afrique comme un simple portefeuille ambulant qui doit aider le pauvre Africain.
Commisération, parce qu’ici, c’est vrai, il n’y a rien.
Nous sommes dans le dispensaire de Nyakabanda.
Il a été construit dans les années 60 et ne semble guère avoir reçu de travaux de rénovation depuis.
Sous la conduite d’un infirmier, Alphonse et moi passons de salle en salle.
La plupart sont vides : personne ne veut — ou ne peut — payer les 50 ou 100 francs nécessaires à l’hospitalisation.
D’ailleurs, peut-on appeler cela une hospitalisation ?
Il n’y a pas de médecin.
Et pas de moyens non plus.
Le personnel se compose d’infirmiers et d’infirmières, ainsi que de quelques aides-soignants : au total dix personnes.
La salle suivante est vide… et elle pue.
L’odeur me rappelle celle des élevages de veaux en batterie : une odeur âcre qui vous prend à la gorge.
Il paraît que c’est la salle d’hospitalisation des hommes.
Encore une salle. C’est le laboratoire d’analyses. Enfin… si l’on peut appeler cela ainsi.
La dernière pièce est la salle d’accouchement.
C’est encore la mieux équipée de tout le dispensaire. Il y a une table de travail — certes ancienne, mais en bon état.
Dans un coin de la pièce, je remarque une cinquantaine de gants à usage unique en train de sécher.
À usage unique… vraiment ?
Ce n’est pas sans un certain malaise que je quitte cet endroit.
La visite suivante nous mène à la paroisse. Nous allons voir le curé, mais il n’est pas là.
Nous nous rendons donc à l’école secondaire. Enfin, à l’une des deux écoles secondaires de Nyakabanda.
La première est sous la tutelle de l’État.
La seconde est gérée par des parents d’élèves.
Deux écoles secondaires donc… et une multitude d’écoles primaires dans la région.
Cette multiplication de structures est le seul moyen d’assurer la scolarisation primaire du plus grand nombre d’enfants. La population est dispersée dans les collines et passer d’une colline à l’autre prend du temps.
Alors on a multiplié les écoles : presque chaque colline possède la sienne.
Pour le secondaire, en revanche, les structures sont beaucoup moins nombreuses.
Mais de toute façon, seuls 13 % des enfants accèdent au secondaire.
Alors…
Dans la cour de récréation, je remarque plusieurs enfants portant de profondes cicatrices sur le visage.
La pluie vient interrompre notre petite visite.
Il est presque midi également et Alphonse a prévu un repas en compagnie de quelques-uns de ses amis.
Dans la rue, les gens murmurent à notre passage.
Alphonse m’explique qu’ils se demandent d’où je viens. Certains avancent l’hypothèse que je suis Indien, d’autres pensent que je suis Libanais…
(A suivre)






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