Afrique - 2003/2004

RWANDA – La vie à Nyakabanda – Suite et fin

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 Dans ce chapitre, on parle de Muzungu et de génocide.

Qu’est-ce que c’est ?

Je me tourne vers la seule voix qui vient de s’exprimer en français parmi le brouhaha.

Je suis entouré d’enfants. Nous venons d’arriver dans l’école primaire où Alphonse a lui-même été élève et nous sommes tombés en pleine récréation. Le directeur de l’école est lui aussi sorti.

Il a demandé à Alphonse ce que le Blanc leur apportait. Cela a même été ses premiers mots. Alphonse m’a traduit la question.

Encore une fois, le Blanc semble être perçu comme un simple portefeuille sur pattes.

Et cela m’énerve.

De plus en plus.

Je réfléchissais à la réponse à apporter lorsqu’une petite fille — car c’est une petite fille qui vient de parler — apporte une heureuse diversion.

Qu’est-ce que c’est ?

Je la regarde.

— Qu’est-ce que c’est, quoi ?

Je ne comprends pas la question.

Intimidée par sa propre audace, elle disparaît en courant.

Le directeur me désigne alors le petit sac pendu autour de mon cou.

— Qu’est-ce que c’est ?

Je ris.

Sans dire un mot, je sors mon appareil photo numérique. Je prends une photo des enfants agglutinés autour de moi, puis je retourne l’appareil pour leur montrer l’image.

C’est l’ovation.

Une immense exclamation de surprise, comme toujours.

Du coin de l’œil, je constate que la petite effrontée est revenue. Elle veut être sur la photo elle aussi.


Après l’école, nous allons au centre local de CARA.

Dans l’atelier des filles, une magnifique machine à coudre à pédale — il n’y a pas d’électricité — trône au milieu de la pièce. Dans celui des garçons, ce sont des rabots flambant neufs que je peux voir.

Les uns comme les autres ont été achetés grâce à une donation d’une association française : Culture Môme, amie et partenaire de Constellation.

Sur les collines de la région de Nyakabanda, il y a dix centres CARA… et seulement quatre machines à coudre, dont deux dans les locaux du siège de CARA, à Nyakabanda même.

Peu d’élèves sont présents.

Nous n’avons pas prévenu de notre venue et je me demande si ce taux d’absentéisme est habituel. Il n’y a que trois garçons et une seule fille.

Mais les autres filles sont parties faire les courses pour le cours de cuisine, nous explique l’animatrice.

Elle nous montre les travaux réalisés. C’est plutôt bien fait.

Je leur achète deux ou trois objets puis nous remontons dans le 4×4.

Nous avons rendez-vous à l’école de Gasovu, un autre petit village tout proche. C’est là que je dois rencontrer le premier groupe de Constellation.

Le chemin est mauvais et la pente très forte. Le 4×4 avance avec peine.

Un jeune enfant — il doit avoir cinq ans tout au plus — s’interrompt à notre passage.

— Muzunguuuuu !

Dans sa voix il y a cette intonation à la fois étonnée et émerveillée qu’aurait un enfant voyant le Père Noël pour la première fois.

Je lui souris et lui fais un signe de la main.

Oui, je suis le Muzungu.

Je suis le Blanc.

Et le Blanc, ici, ce n’est pas seulement celui qui a de l’argent.

C’est aussi celui qui aide.

Celui de qui l’on attend à la fois le réconfort moral et matériel.

Le Muzungu n’est pas une personne comme une autre.

C’est le Blanc.

Il est différent.

C’est ainsi.

Dois-je en rire ou en pleurer ?

J’ai parlé de ce problème avec Norbert, un ami et ancien condisciple d’Alphonse au séminaire. Il travaille désormais pour COFORWA. Il est jeune, cultivé et intelligent.

Je lui ai dit qu’il faudrait que les Africains apprennent à ne plus considérer les Blancs comme des personnes à part, qu’ils comprennent que la couleur de peau n’a pas d’importance.

Il m’a répondu que oui, bien sûr.

Mais que cela prendrait du temps.

Et que, pour l’instant, il était normal que le Blanc ait ce statut particulier.

Normal que, pour les gens d’ici, le Muzungu soit le Muzungu.

Quoi qu’il en soit, c’est une lourde responsabilité.


Nous arrivons à Gasovu.

Les enfants de Constellation nous attendent, bien sagement assis dans la classe.

C’est l’une des rares classes que je vois équipée de tables et de chaises. La plupart ne disposent que de bancs et les enfants écrivent sur leurs genoux.

La classe est silencieuse.

Même si je commence à avoir l’habitude de ces présentations, je suis toujours un peu intimidé.

Un instant, je pense faire disposer les tables et les chaises en cercle, ce qui me paraît plus convivial. Puis j’y renonce et prends ma place : celle du professeur.

Le cérémonial des présentations commence.

Je parle le premier, puis les enfants se présentent les uns après les autres. Certains sont tellement timides qu’ils ont du mal à parler à haute voix.

Ensuite je fais une petite présentation de mon voyage. Je parle en français bien sûr ; c’est l’un des professeurs, Gratien, qui traduit.

Je leur demande ensuite s’ils ont des questions.

Il y en a peu.

Un petit garçon se lance :

— Le problème ici, c’est qu’on n’a rien, pas de livres.

J’évite de lui faire remarquer que ce n’est pas vraiment une question…

Encore une fois, je suis le Muzungu.

Il n’y a effectivement pas de livres et les seuls livres sont réservés aux professeurs. Les enfants doivent tout recopier au tableau.

C’est long.

Et cela empêche l’étude de textes un peu longs.

Peu à peu, d’autres questions viennent :

— Êtes-vous marié ?

Je leur parle d’Odile, décédée.

— Quel âge avez-vous ?

Puis le silence revient.

Alors, à mon tour, je pose des questions.

Je leur demande comment ils imaginent la France.

La réponse est la même que celle de beaucoup d’autres enfants africains :

— On imagine que les gens sont riches là-bas et que la vie est meilleure.

Je leur demande ensuite s’ils aiment peindre et ce que leur apporte la peinture.

Un petit garçon donne cette réponse désarmante de sincérité :

— Je viens dans les groupes de peinture parce que j’espère que Constellation paiera pour ma scolarité.

De fait, Culture Môme, et non Constellation, a pris en charge la scolarité de quatre jeunes des groupes Constellation.

Cela semble susciter quelques vocations.

Alphonse leur demande ce qu’ils voudraient faire plus tard.

La plupart répondent enseignants ou infirmières.

Mais il y a quelques exceptions.

Parmi eux : deux futurs journalistes sportifs, un vétérinaire, une avocate, une religieuse, un député… et même un directeur.

Celui-là est haut comme trois pommes mais il a l’air sûr de lui.

Peu à peu, la discussion s’anime.

La timidité disparaît.


La première attaque vient de mon flanc gauche.

C’est la petite religieuse, assise tout au fond de la classe, qui déplace le débat.

— Avez-vous eu des génocides en France ?

J’explique que non, en France nous n’en avons pas eu. Mais qu’il y en a eu en Europe, en Allemagne lors de la Seconde Guerre mondiale, et qu’il y a eu des collaborateurs en France dans ce génocide.

La seconde attaque vient de mon flanc droit.

Mais cette fois de l’extérieur de la classe.

C’est l’heure de la récréation et beaucoup se sont massés aux fenêtres pour voir le Muzungu.

La question vient d’un petit garçon dont je n’aperçois que le haut de la tête.

— Vous dites qu’il n’y a pas eu de génocide en France. Pourtant, à la radio on entend que c’est à cause de la France qu’il y a eu un génocide au Rwanda.

Je ne m’attendais pas à cette question.

Je suis déstabilisé un instant.

Puis je réponds.

Je leur explique que j’ignore ce qu’a pu faire mon gouvernement. Mais que s’il devait s’avérer que la France a pris part à ce génocide, alors mon gouvernement devrait être condamné.

Je leur dis aussi que je ne pense pas que cela soit vrai.

Je leur explique qu’il est certes exact que la France soutenait le gouvernement rwandais avant le génocide.

Mais qu’il me paraît peu probable que mon pays ait soutenu un génocide en connaissance de cause.

Ma réponse est imparfaite, je le sens.

Je n’ai pas eu le temps d’y réfléchir.

Je réponds à chaud.

Je demande alors à mon petit inquisiteur s’il est satisfait de ma réponse.

Il répond que oui.

Je lui demande ensuite pourquoi, selon lui, il y a eu un génocide au Rwanda.

Il réfléchit un instant.

Puis répond :

— Sans doute un problème de l’administration de l’époque.

Le débat devient de plus en plus animé.

Moi qui ai toujours fui les discussions trop politiques — mais est-ce vraiment de la politique ou plutôt de l’instruction civique ? — je me surprends à parler des Droits de l’Homme, de l’Égalité, de non-violence, de tolérance, de personnalités comme Nelson MandelaMartin Luther King ou Gandhi.

Nous dépassons largement l’heure prévue.

Et c’est finalement la petite religieuse — celle par qui tout a commencé — qui a le dernier mot.

Ou plutôt la dernière question.

— Comptez-vous vous remarier ?

À suivre : 5e jour : faut-il désespérer ?

… mais là je repars au bout du monde. À Nyakabanda, je veux dire.



Voilà, ainsi se terminent mes récits de l’époque. Je n’ai jamais écrit le chapitre que je prévoyais — « Faut-il désespérer ? ». Je serais même incapable de dire ce que je comptais y écrire.

Ces textes que vous venez de lire ont été retrouvés par hasard par mon vieux compagnon de voyage Alain. C’est son père qui avait soigneusement imprimé tous mes mails de l’époque.

Je me suis contenté de les remettre en forme (corrections orthographiques et syntaxiques) à l’aide de ChatGPT.

Je suis resté encore quelques jours à Nyakabanda. Je me promenais dans les campagnes environnantes, armé de mon seul appareil photo, afin de saisir quelques scènes de la vie de tous les jours. Le bétail, du fait du manque d’espace, restait enfermé. Les enfants, en revenant de l’école, leur fauchaient de l’herbe au bord des chemins afin de les nourrir.

Lors de mon séjour, les écoles furent fermées pour cause de commémoration.

Des Interahamwe (milices armées Hutues auteures du génocide) en profitèrent pour faire quelques incursions depuis la RDC toute proche. J’avoue avoir été un peu inquiet. Un homme dut se cacher toute une nuit sous un pont tout proche afin de leur échapper.

Alphonse est devenu un véritable ami durant ces quelques jours. Il était Hutu et était fiancé à Tatiana, une Tutsie. Un jour, je lui ai demandé ce qu’il attendait pour se marier. Il me répondit simplement : pouvoir payer la dot. La dot, pour un Tutsi, c’est une vache.

Je me suis donc renseigné discrètement sur le prix d’une vache. C’était 250 dollars. J’ai mis cette somme dans une enveloppe en partant et je la lui ai remise avec pour instruction de ne l’ouvrir qu’après mon départ.

Lorsque, deux ans plus tard, je me suis remarié à mon tour, il m’a envoyé un cadeau depuis le Rwanda. Nous nous sommes progressivement perdus de vue au fil des années.

J’espère que lui et sa famille vont bien. Tatiana était assez inquiète pour son avenir : elle était professeur de français, et le gouvernement avait déjà annoncé son intention de renoncer au français comme langue officielle au profit de l’anglais, langue parlée par la plupart des pays voisins.

Pour ma part, je suis revenu à Kigali comme j’y étais arrivé. Mais je n’ai pas eu le courage de refaire le trajet inverse dans les mêmes conditions que l’aller.

J’ai donc pris un billet d’avion. Le vol était aux aurores. Il me fallait être certain de ne pas le rater. J’ai donc pris contact avec un taxi et je lui ai promis de quadrupler le montant d’une course normale s’il se présentait avant 4 h 00. Lorsque je suis monté dans le taxi, il m’a bien fait constater l’heure.

Le soir, juste avant le départ, il me restait de la monnaie locale. À cette époque, Kigali était vraiment une ville assez sombre. Les enfants des rues y étaient nombreux. Pourtant je m’y promenais en pleine nuit sans crainte. Je continue d’ailleurs encore aujourd’hui à me promener ainsi dans les villes du monde. Peut-être un jour me ferai-je agresser, mais cela n’est jamais arrivé, même dans les quartiers réputés dangereux.

Donc ce soir-là, il me restait de l’argent. J’avisai alors un petit groupe d’enfants des rues qui somnolaient dans un coin et je commençai la distribution.

Ce fut la ruée.

Je leur ordonnai d’un ton ferme de se calmer. Les plus âgés disciplinèrent alors les plus jeunes. Je pus terminer ma distribution.

Alors que je m’éloignais, j’entendis l’un d’entre eux hurler dans la nuit. Un cri de joie si intense qu’il me glaça le sang.

À Dar es Salaam, j’ai retrouvé avec joie Henrik et Mwadjabu. Nous avons encore passé quelques jours ensemble, le temps d’organiser le retour de la moto par avion : 1000 dollars tout compris. Puis je suis revenu en France.

Dix jours après, j’étais assis dans une grande salle de réunion, au milieu de gens très importants d’une grosse société d’assurance.

Et je me suis demandé :

Mais qu’est-ce que je fais là ?

Cette réalité était tellement éloignée de celle qui avait été la mienne durant seize mois.

Je ne suis jamais vraiment revenu.

Quelques mois après mon retour, une jeune Française m’a contacté. Elle se rendait à Nyakabanda avec l’association Constellation. Je lui ai remis l’ensemble des tirages photo que j’avais pris durant mon séjour. Les villageois ont, paraît-il, fait la queue dans l’espoir d’avoir une épreuve où ils figuraient.



Publications faites depuis la Côte d’Ivoire, pays que je n’avais pas pu visiter à l’époque pour cause de guerre. Aujourd’hui, ce sont le Mali et le Niger où il est désormais impossible de se rendre, à mon grand regret.

J’ai entamé un second tour de l’Afrique il y a déjà deux ans. Mais je prends le temps. Je pense le terminer en 2028 ou 2029. Peut-être 2030.

Ensuite, j’irai sans doute traîner mes bottes en Asie et en Australie. Si la santé me le permet encore.

Abidjan Mars 2026.

 

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