Voyage 2018/2019

L’incroyable épopée

Article paru dans le numéro 65 de ROAD TRIP MAGAZINE

En décembre 1934, deux Anglaises quittent Londres au guidon d’une moto Panther de 600 cc. Leur objectif : traverser l’Afrique du Nord au Sud. Personne avant elles n’avait osé tenter une telle aventure.

Il était une fois deux jeunes femmes. La première s’appelle Theresa Wallach. La seconde répond au patronyme de Florence Blenkiron, mais on la surnomme souvent « Blenk ». Elles sont amies et une même ferveur les anime, celle de la moto. Elles sont toutes deux passionnées par la compétition deux férues de mécanique. L’une d’elles est même ingénieure. Elles sont insouciantes, jeunes et croquent la vie à pleines dents refusant de se conformer au stéréotype de ce que doit être une jeune femme « convenable » dans cette Angleterre assez conservatrice des années 30. 

Un jour Blenk confie à Theresa qu’elle envisage d’aller à Cape-Town où vient de s’installer sa meilleure amie.  Mais à cette époque, point d’avion. Un tel voyage n’est possible que par bateau et prend plusieurs mois. A brule-pourpoint, Theresa lui lance alors : « et si on y allait à moto ? ». « Don’t be funny », lui répond immédiatement Blenk, tellement cette idée semble saugrenue. Pourtant, juste après elle continue en disant : « tu viendrais avec moi ? ». C’est ainsi que cette aventure a commencé : par le désir d’une jeune femme d’aller voir sa meilleure amie à l’autre bout du monde et le défi mi-figue mi-raisin d’une autre de ses amies. 

Très vite, elles comprennent qu’elles ne pourront compter que sur elles-mêmes. Personne ne croit en leur projet. La Croisière Noire[1] de Citroën est tout juste âgée de 10 ans, et une telle traversée a demandé pas moins de 8 véhicules à chenilles spécialement préparés. Alors, faire la même chose à moto, et par deux femmes de surcroît ? L’idée paraît loufoque. Pourtant à force de ténacité, elles finissent par convaincre un constructeur de s’associer à l’aventure : la moto sera une Panther 600cc Model 100 Redwing, modèle qui vient tout juste de sortir. Petit à petit, le projet prend forme. Elles sont deux, elles décident donc d’adjoindre un side-car à leur moto. La marque Watsonian se joint à l’aventure et fabrique le side et une remorque. L’équipage ainsi constitué sera baptisé « The Venture ».  Quelques équipementiers se joignent également au projet, tel Primus qui fournira le réchaud, et le 11 décembre 1934, elles quittent Londres au guidon de leur moto dument escortée par des policiers chargés d’écarter la foule de badauds venus assister à ce départ extravagant. Détail cocasse : dans leur préparation, elles ont oublié de prévoir un compas et c’est donc sans boussole qu’elles prennent la route du Sud. 

L’aventure commence en France. Le temps est à la pluie, et c’est trempées qu’elles font halte dans un restaurant. Elles sont habillées et coiffées d’une manière masculine et le serveur leur fait la remarque, dans un anglais parfait, que « les messieurs doivent porter le veston ». Narquoises, elles répondent : « vraiment ? ». Ce jour-là, le menu commandé un peu au hasard sera un plat de cuisses de grenouille. L’exotisme commençait déjà ! 

Le trajet jusqu’à Alger se déroule sans encombre, mais à cette époque, les rares hôtels sont assez chers. Afin d’économiser, elles décident de prendre leur repas en cachette dans leur chambre après avoir acheté des victuailles en ville. Elles cachent soigneusement le surplus afin de le dérober aux regards du service de chambre. Las ! Le lendemain, alors qu’elles rentrent d’une excursion en ville, le réceptionniste les informe qu’on leur a attribué une chambre plus spacieuse. Elles y retrouvent toutes leurs affaires, victuailles comprises, soigneusement « dissimulées » aux mêmes endroits que dans leur première chambre.

Alger est une étape cruciale pour la suite de leur projet. Il leur faut en effet convaincre l’administration coloniale d’accepter de les laisser poursuivre leur folle entreprise et donc de traverser le désert du Sahara, soit environ 3000 km entre Alger et Agades entrecoupés de 6 postes militaires tenus par la Légion étrangère : Ghardaia, El Golea, In Salah, Arak, Tamanrasset et enfin In Guezzam. Cette traversée était naguère encore considérée comme impossible autrement que par chameau, et cela ne fait guère que 2 ou 3 ans que des bus le traversent régulièrement, et ce uniquement l’hiver du fait de la chaleur insoutenable de l’été. Après moult tergiversations, le permis leur est enfin accordé, moyennant le paiement d’une autorisation pour une valeur de 400 francs. On les informe par ailleurs que s’il s’avère nécessaire de les secourir, chaque kilomètre parcouru par les équipes de recherche leur sera facturé 4 francs. Et encore, les secours ne sortent pas de la piste officielle. Charge à elles de ne pas s’égarer !

Elles quittent Alger le lendemain de Noël 1934 vers 10h du matin. La rue principale est envahie pour l’occasion d’une foule immense venue assister au départ de ces deux Anglaises un peu folles. Quelques motards font la route avec elle jusqu’à Blida. L’adieu final se fera autour d’une table d’un petit café. Leurs amis éphémères font alors demi-tour. Elles sont seules désormais. Devant elles, le redoutable Sahara. Et l’inconnu.



Elles ont 5 jours pour atteindre Ghardaia, le premier poste relais, distant d’environ 600 km. Passé ce délai, les secours seront déclenchés. Pourtant, elles comprennent vite que dans le désert le temps ne se compte plus en heures, mais en eau disponible. Et de l’eau, elles n’en ont que 20 litres, ainsi que 40 litres d’essence. Très vite, ces deux jeunes filles plus habituées aux vertes prairies anglaises s’acclimatent à ce rude désert. Le soir, il devient tout à la fois leur salon et leur chambre à coucher. Et pour plafond, elles n’ont que la voute céleste.

Arrivée à Ghardaia, elles devront s’acquitter de tâches qui se répéteront à chaque poste relai : laver leur linge, réparer ce qui doit l’être, s’approvisionner pour la suite du parcours et enfin, convaincre le chef de poste de les laisser continuer. Un peu comme le capitaine d’un navire, il est le seul maitre à bord et il n’a que faire des autorisations accordées à Alger. A chaque fois le même scénario se répétera : après un accueil chaleureux, voire admiratif, il leur est annoncé que la suite est encore plus dure et qu’il vaut mieux renoncer. A chaque fois malgré tout, elles réussiront à convaincre moyennement une concession à la sécurité : elles doivent quitter le poste 5 jours avant le prochain bus de la SATT[2] afin que ce dernier puisse les secourir le cas échéant.

Elles poursuivent donc. Le sable devient de plus en plus mou, les dunes de plus en plus hautes. Devant elles, la tôle ondulée qui provoque des vibrations détruisant le matériel alterne avec le fech-fech. Quand la remorque s’ensable, elles utilisent la moto comme ancre et la dégagent à l’aide d’un système de cordes et de poulies. Et inversement. Fréquemment, elles roulent de nuit à la lueur de la lune, afin d’épargner au moteur, et à elles-mêmes, la chaleur accablante de la journée. Entre Golea et In Salah, l’attache de la remorque casse. C’est la catastrophe, elles n’ont pas de pièce de rechange. Désespérées, elles scrutent le désert. Non loin, une épave de voiture finit de rouiller. Miracle, elles y trouvent une attache et s’empressent de la déboulonner. Hélas, le standard français ne correspond pas avec la taille de leur matériel d’origine anglaise, et les parties mâles et femelles ne s’emboitent pas. Que cela ne tienne, armées de deux limes, elles entreprennent de résoudre l’équation. La nuit les surprend avant que cela ne soit fini. Chaque jour suffit sa peine, elles décident de terminer le lendemain. En attendant, elles sortent une bouteille de Cognac et se saoulent sous le ciel étoilé du Sahara. Progressivement, elles deviennent filles du désert, apprenant à faire cuire du pain dans le sable à la mode touareg, ou encore faisant l’acquisition d’une outre en peau de chèvre, permettant la conservation de l’eau à une température nettement plus agréable que leurs gourdes européennes.

Elles arrivent à Tamanrasset un peu après la mi-janvier de l’année 1935. Les habitants sont intrigués : c’est la première fois qu’une moto arrive jusque-là et elles sont reçues avec honneurs par les légionnaires en place. Un repas est même organisé pour elles et pour l’occasion le boulanger français du lieu a confectionné quelques pâtisseries. Mais vient ensuite la douche froide : le commandant refuse catégoriquement de les laisser continuer. Selon lui, elles ne passeront pas avec la remorque. Elles doivent se résoudre à la laisser partir sur le toit du prochain bus. Elles la retrouveront à Agades. Il leur faut donc optimiser leur chargement dans le side-car, ce qui n’est pas une mince affaire. L’eau et l’essence sont une fois encore prioritaires. Elles décident également de profiter de la présence du boulanger pour faire confectionner un excellent pain qui leur servira de nourriture de base sur la prochaine étape. Après une savante conversion entre unités anglaises et système métrique, elles commandent la farine nécessaire au boulanger afin que celui-ci leur confectionne le pain désiré. Ce n’est qu’au moment d’en prendre livraison qu’elles comprennent qu’elles se sont trompées d’une décimale : au lieu des 5 pains attendus, il y en a une cinquantaine !

Elles arrivent à In Guezzam le 20 janvier. C’est le dernier poste relais avant Agades et la plus grosse partie du Sahara est désormais derrière elles. Pourtant, c’est sur ce dernier tronçon qu’elles subiront la première grosse avarie de ce voyage. Le moteur de leur fidèle destrier casse. Elles sont seules. Le soir tombe. Après quelques instants de désarroi, elles décident de continuer en poussant la moto, heureusement allégée de la remorque depuis Tamanrasset. Il leur faudra une nuit complète pour parcourir 40 km à la force des bras et des mollets. Au petit matin, elles arrivent à proximité d’un village peul où elles trouvent eau, nourriture et secours. 

Le lendemain, après un repos bien mérité, elles reprennent la route tractée par un cheval sur plus de 100 km et c’est dans cet équipage burlesque qu’elles font leur entrée à Agades début février 1935. Elles y restent un mois à attendre les pièces détachées nécessaires à la réparation et ce n’est que le 4 mars qu’elles seront à même de reprendre la route. 

L’aventure est loin d’être terminée. Au Nigeria, elles verront un dérangeant marché aux esclaves. Au Tchad, non loin de la rivière Chari, elles subiront la seconde grosse avarie du voyage : le moyeu de la roue avant casse net. Impossible cette fois de pousser et elles doivent attendre le passage d’un véhicule. Dans l’entre-fait, les villageois, peuples de pécheur, les nourrissent et viennent à la nuit tombée danser et jouer du tam-tam à la lueur du feu de camp. Quand deux ou trois jours plus tard, un camion arrive enfin, elles abandonnent la moto sur le bord de la piste durant plus d’un mois, le temps de faire réparer la roue.  

La saison des pluies arrive et après le sable du désert, elles doivent affronter un ennemi plus terrible encore : la boue. Elles traversent milles rivières sous l’œil des fourbes crocodiles et autres hippopotames. Bientôt, elles s’enfoncent dans l’épaisse forêt du Congo qui n’est pas encore cartographié. C’est l’inconnu complet. Theresa y fête ses 26 ans en compagnie des pygmées et de leurs tams-tams. Elles passent non loin de l’endroit où Stanley rejoignit Livingstone à peine 64 ans plus tôt, et c’est triomphantes qu’elles arrivent finalement à Cape-Town le 29 juillet 1935 après une épopée de plus de 22 000 km.

Nul ne sait ce qui s’est alors passé, mais malade et affaiblie Theresa repart pour Londres en bateau. Sans le sou, elle vivra un temps dans la rue. Blenk, au guidon d’une seconde moto, la Venture II, entreprend la remontée en septembre 1935. Elle arrive à Kano, aux portes du désert, en janvier 1936, mais cette fois, étant seule, il lui sera impossible d’obtenir l’autorisation de traverser le Sahara et il lui faudra se résoudre à mettre la moto sur le toit d’un bus. Elle regagne Londres en avril 1936 après 16 mois d’aventures. 

Par la suite, chacune de leur côté, elles ont vécu des vies exceptionnelles, participant toutes deux à l’effort de guerre en tant que mécaniciennes, chauffeuses ou encore formatrices des motards dans le nord de l’Afrique. Theresa a parcouru l’Amérique à moto et a été l’une des fondatrices de la WIMA[3]. Blenk a vécu en Australie et en Inde. 


Blenk est décédée en 1991 à l’âge de 86 ans et Theresa en 1999 à 90 ans. Elles ne se sont jamais revues, mais j’aime à imaginer que leur histoire est encore racontée certains soirs, tel un conte,  par des griots à la lueur du feu dans les forêts profondes du Congo, ou sous le ciel étoilé du désert du Hoggar.


[1] En 1924, la croisière Noire réalisée par les équipes Citroën fut la  première traversée de l’Afrique intégrale réalisée avec un moyen motorisé.

[2] Société Algérienne des Transports Tropicaux, créé en 1933 par Georges Estiennes. Première compagnie de bus transsaharienne qui permettait de rallier Alger à Kano sur une distance totale de 3760 km.

[3] Women’s International Motorcycle Association.

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