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Suis-je un terroriste ? That is the question !

Je suis passé du Ghana au Togo par une piste de brousse au Nord. Ce fut rocambolesque, c’est le moins que l’on puisse dire. Jugez-en par vous-même !

13 juin 2024 

Couché sur mon matelas autogonflant, le regard dans les nuages, j’aperçois la fiente tomber devant moi et s’écraser dans un ploc sec sur la tôle d’acier recouvrant un vieux puits. 

Le poulailler aux pintades à gauche de ma tente. 2 d’entres elles au moins vagabondaient librement. Souvent perchées sur l’arbre.

La pintade, perchée dans l’arbre juste au-dessus, cacabe fièrement. A moins qu’elle ne criaille, je ne sais trop quelle langue parlent les pintades africaines. Je songe que j’en vois de moins en moins dans les basses-cours en France. Pourtant leur chair est excellente, et je ne peux m’empêcher de saliver à cette idée. J’ai faim. Ce sont les Grecs et les Romains qui les ont importées d’Afrique. Ils les utilisaient, entre autres, lors d’offrandes aux dieux afin de lire dans leurs entrailles. Avant de s’appeler Pintade, elles furent dénommées « poule de Numidie », « poule de Turquie », « poule du Pharaon », ou encore « poule d’Inde » et ce n’est qu’au 15eme siècle, en Espagne qu’elles prirent le nom de « Pintado », ce qui veut dire « bien fardée », sans doute à cause des barbillons rouges entourant son bec. Au Ghana, où j’étais encore il y a quelques heures, ils les appellent « Guinea Fowl ». A deux pas, un coq se met à chanter de manière tonitruante. Il faut dire que je suis allongé entre un poulailler et des motos 125cc de marque Honda provenant du Nigéria et saisies par la Gendarmerie Togolaise. Ah oui, détail important : cela fait plus de 24 heures que je suis enfermé dans cette caserne de la Compagnie de Gendarmerie de la Savane Sud au nord du Togo. Le temps de l’enquête, laquelle doit déterminer si je suis, ou pas, un terroriste.

Première journée – 12 juin 2024 – l’arrestation

Le matin, suite à un orage tropicale qui a duré 3 heures durant la nuit, les pistes sont détrempées.

Le 12 au matin, après une nuit d’orage tropical intense, je prends le temps de nettoyer un peu mon matériel de camping avant de le ranger. Il est relativement tôt, 7h environ, mais déjà les paysans sont là. Ils sont étonnés de me voir, mais ne semblent pas effrayés. Le dialogue est difficile. Ils ne parlent que le Konkomba, langue que je ne maitrise pas du tout. Heureusement, un jeune berger arrive avec ses vaches. Lui maitrise quelques mots d’anglais. Au moins, pouvons-nous faire les présentations. Il doit être 8h lorsque je reprends la piste. Elle est détrempée et alors que je suis encore mal réveillé, une flaque de boue me vaut une petite chute sans gravité. Seule ma fierté aurait pu être atteinte, mais cela fait longtemps que je n’en ai plus sur ce sujet particulier. En revanche, commencer la journée par une chute ne m’apparaît pas de bon augure. Peut-être aurais dû-je demander à un marabout de vérifier cela dans les entrailles d’une pintade de guinée. Mais je ne l’ai pas fait et j’ai simplement poursuivi mon chemin. Quelques kilomètres plus loin, je m’arrête au poste-frontière ghanéen. J’ai beau être en brousse, loin de tout axe routier important, il m’apparaît assez structuré. En tous les cas, bien plus que ceux que j’ai pu voir sur la piste forestière que j’ai empruntée 2 semaines auparavant entre la Côte d’Ivoire et le Ghana qui n’étaient que des cabanes de bois. Les douaniers n’avaient alors même pas de tampon, et j’avais été obligé d’aller dans la première ville afin de faire les formalités. Au moins ceux-ci ont tous les tampons nécessaires. Alors que je redémarre, le douanier m’enjoint d’être prudent : avec les pluies, la piste est très difficile. Je crains le pire, lorsqu’un Africain vous dit que c’est difficile… c’est que ça l’est !

la matinée commence par un petite chute sans gravité mais de mauvaise augure.

De fait, la piste s’avère assez technique, mais Lady Pink, malgré le poids des bagages se jouent de l’épreuve assez facilement. J’ai juste un trou à l’accélération au ralenti par moment qui m’oblige à jouer de l’embrayage. Je me promets de résoudre ce problème une fois à Cotonou. 

Quelques kilomètres plus loin, j’arrive à une sorte de poste de police sous un arbre. A mon arrivée un homme se lève et m’ordonne de me garer. Le ton est de prime abord peu amène, ce qui est rare. Il me demande mes papiers puis d’ouvrir mes bagages. J’obtempère en discutant tranquillement. L’homme jette un coup d’œil rapide. Déjà, le ton s’est radouci. Je comprends qu’il est de la police. Le poste est mixte : police et immigration.  Cette fois, en plus du passeport, je présente mon e-visa, simple feuille A4. 

–       « où est l’original ? » me demande l’officier.

–       « C’est l’original ! Il y a un QR code pour l’authentification, il suffit de scanner ! »

L’homme paraît peu convaincu. Il tourne et retourne la feuille. Il faut dire que la procédure e-visa est nouvelle. Nous sommes en brousse, loin de tout circuit touristique classique. Sur l’application iOverlander, le dernier passage semble remonter à 2019. Soit il y a 5 ans. Aucun blanc ne passe jamais ici. L’homme décide d’en référer à sa hiérarchie. Naguère, il n’aurait pas eu cette possibilité. Mais désormais, le réseau GSM fait que le moindre poste même isolé peut joindre les responsables instantanément. 

Ordre est donné de me prendre en photo au côté de ma monture. Je me prête au jeu avec bonne grâce. En revanche, j’omets de retirer mon armure cross qui me donne des allures de Rambo. Lourde erreur, je pense. 

Le temps s’allonge. Je discute simplement avec l’un des hommes en attendant qu’une décision soit prise. S’il est une chose que j’ai apprise en Afrique : laisser les choses se faire et prendre le temps. 

Cela doit faire une demi-heure que j’attends, lorsqu’un camion militaire arrive. Un jeune lieutenant de l’infanterie togolaise en descend. Il me faudra quelques minutes pour comprendre qu’il est là pour moi. De loin, j’entends l’officier des douanes demander au lieutenant de lui signer une « mise à disposition ». 

C’est quoi cette histoire ?

Je m’enquiers de la situation auprès du lieutenant. Que se passe-t-il ? 

–       « J’ai ordre de vous escorter jusqu’à la gendarmerie. »

–       « Pardon ? Mais pourquoi donc ? »

–       « Pour faire une enquête d’identification. Vous êtes en zone en état d’urgence. »

Ah merde ! Je savais que le nord du Togo, sous menace djihadiste en provenance du Burkina tout proche, était classé zone rouge. Mais je pensais être juste en dessous de ladite zone. Du reste, au Ghana, ma présence n’avait choqué personne. Mais chaque pays à ses lois et règles. Je décide de me plier à l’ordre sans discuter. Je demande simplement à quel endroit il est censé m’amener. 

–       « A la Brigade de gendarmerie de Mango, ce sont eux qui feront l’enquête » je tente de plaisanter : 

–       « Vous pensez que je suis un terroriste ? Sérieusement, est-ce que j’ai l’air d’un terroriste », dis-je en riant

–       « On ne peut pas savoir qui est un terroriste » 

Hum ! Là, je dois avouer qu’il marque un point. Fichue armure de cross, j’aurais dû l’enlever pour la photo !

–       « Très bien, je vous suis à moto ? »

–       « Non ! On va mettre la moto dans le camion ! »

Je le regarde un peu incrédule.

–       « Quoi ? Mais la plateforme est au moins à 1m60. Et la moto fait plus de 200 kg avec les bagages ! Vous ne pourrez jamais la monter ».

–       « On est nombreux, on va le faire ! »

–       « Mais quelqu’un risque d’être blessé si elle tombe ! »

–       « Ce sont les ordres ! »

Je cesse d’argumenter. Le lieutenant n’est pas du tout agressif, bien au contraire, il est plutôt amical. Mais il a reçu des ordres et doit les exécuter. De fait, sur le fond, il est d’accord avec moi. Il serait plus simple que je les suive. Mais les ordres sont les ordres. 10 min plus tard à peine, la moto est effectivement dans le camion soulevée comme un fétu de paille par plus de 10 hommes. Je n’ai pas l’autorisation de filmer hélas, mais ce fut impressionnant. 

Trente minutes plus tard, lady pink est débarquée devant la brigade de gendarmerie. 

Pour ma part, on me signifie que je suis interpellé et un gendarme me fait asseoir sur un banc. En face de moi, d’autres, interpellés, semblent attendre depuis de longues heures déjà. 


Le lieutenant et un gendarme s’isolent afin de discuter. Quelques minutes plus tard, le gendarme sort et me lance agressivement : 

–       Vous êtes entré au Togo illégalement ! 

Je le regarde abasourdi 

–       « Non, j’ai mon passeport, le visa. Je me suis présenté au poste de douane.  Ce sont les douaniers qui ont refusé de le tamponner et le lieutenant qui m’a amené ici dans le camion. Je n’ai pas eu le choix. »

–       « Vous êtes au Togo ici. Vous n’avez pas de tampon sur le passeport. Vous êtes entré illégalement !

Je répète mon explication calmement, mais je sens l’homme hostile et obtus. Cela s’annonce mal. Il retourne dans le bureau où se trouve le lieutenant. 

Un autre gendarme prend mon identification et la note scrupuleusement dans un cahier. Je tente, en vain de détendre l’atmosphère. Mais la plupart des sous officiers présents ne veulent, ou n’osent pas me répondre.

Je n’ai pas d’autre choix que d’attendre. Le gendarme au cahier continue de prendre les identifications des autres interpellés. Une jeune femme semble être là afin de servir d’interprète. Il faut dire qu’on est à la frontière entre plusieurs ethnies, plusieurs dialectes. 

D’un coup, un gendarme arrive. Tous se mettent au garde à vous, signe que c’est sans nul doute un gradé. Il m’invite à le suivre dans un bureau. Le lieutenant nous rejoint et s’installe, debout, dans un coin. Un autre gendarme s’assied. Ils me font signe de m’asseoir sur un banc. Le banc des interpellés ! L’officier, j’ignore encore son grade, s’adresse à moi. Autant le premier gendarme était hostile, autant celui-là est jovial, presque hilare. Je lui donne la petite trentaine. Je le salue et lui demande son grade.

–       « Je suis en uniforme ! »

–       « Oui, mais je ne connais pas votre grade ! »

–       « Mais je suis en uniforme, vous pouvez le savoir ! »

–       « oui, mais je ne connais pas les grades, donc je ne sais pas »

Il rit sans répondre et commence par me poser les questions d’usage : nom, prénom, nationalité, d’où je viens, ce que je fais. 
Je réponds sans protester et lui explique mon parcours depuis 8 mois. Le second gendarme faisant office de greffier note scrupuleusement mes dires. Les questions se font de plus en plus précises même si le ton reste bon enfant en apparence. Il me faut lui donner les numéros de toutes les cartes SIM que j’ai utilisés depuis le départ. Il me demande également de donner les contacts éventuels que j’ai au Togo et qui pourraient attester de mon identité. Je donne celui de la sœur, Togolaise, d’un ami chez qui je dois récupérer mes pneus pour la suite du voyage. Il décide de lui téléphoner afin de vérifier mes dires. 
La conversation qu’il engage avec Lola, la sœur de mon ami, est lunaire et je sens qu’elle panique un peu de l’autre côté du fil. De fait, elle essaiera de me joindre à neuf reprises dans les heures qui suivent. En vain puisque le capitaine, tel est son grade, me confisquera mon téléphone dès la fin de l’interrogatoire. Je perds peu à peu la notion du temps. Je n’ai rien mangé depuis plus de 24h, à part quelques fruits secs. 
Enfin, le capitaine se lève et sort du bureau. Les autres le suivent. Je fais de même. Un gendarme m’arrête :

–       « Quand vous êtes interpelé en France, vous sortez de la pièce sans autorisation ? »

Je lui réponds en riant que je n’avais encore jamais été interpellé de ma vie. Mais docilement je retourne dans le bureau sur mon banc. 

Un autre gendarme me fait mettre dos au mur afin de me photographier. 



Quelques instants plus tard, le capitaine me lance : 

–       « Je t’amène chez moi ! »

Et m’invite à monter dans sa voiture, une BMW. 
Je suis surpris mais ne tarde pas à comprendre que chez lui, c’est de fait, la caserne de la Compagnie de gendarmerie de la région de savane sud. A l’entrée, des pneus de camions empilés les uns sur les autres et dans lesquels a été coulé du béton font office de guérite dans laquelle ont pris place des gardes armés et casqués, pistolets mitrailleurs aux poings. 
Le capitaine m’installe dans la cour et charge un jeune sous-officier de me tenir compagnie. Enfin c’est ce qu’il dit, mais il est clair qu’il est chargé de me surveiller. 
Je n’ai toujours rien mangé. Le jeune sous-officier et moi commençons à discuter. Il a 28 ans et s’est enrôlé depuis 7 ans déjà. Il est intelligent et d’agréable compagnie. Il me confie que la situation est devenue compliquée du fait des djihadistes. Depuis 2020, une quarantaine de militaires ont été tués tout corps confondu. Parmi eux, un de ses amis, frère de sa petite amie de l’époque. Détail atroce, lors de sa mort, il n’a pas été autorisé à lui révéler la mort de son frère et a dû attendre que cela soit annoncé officiellement. 

J’ai passé presque 3 jours à attendre dans cette cours de caserne au Nord du Togo que l’enquête à mon sujet soit terminée

La journée s’étire, morne. D’un coup, je lui lance : 

–       «  et si on jouait aux cartes ? ». 

Il lève la tête. 

–       « Tu sais jouer aux 8 Américains ? »

–       « non, mais tu peux m’apprendre »

Il appelle deux de ses collègues et nous commençons une partie. Je réussis même à gagner une manche.
Le soir tombe. J’ai de plus en plus faim. Cela fait maintenant 36 heures que je n’ai rien mangé. Mon compagnon-gardien m’offre charitablement un paquet de biscuit. 


Lorsque le capitaine revient enfin, la nuit est déjà bien noire. Il me lance : 

–       « on va aller manger, ensuite on ira chercher ta moto, puis tu prendras une douche et tu dormiras ici »

Ce à quoi je lui réponds : 

–       « hiii ! ça, c’est des bonnes idées. Par contre, on va d’abord récupérer ma moto, il y a toutes mes affaires dessus, et je serai plus tranquille si elle est dans la caserne. »

Il accepte et m’embarque à l’arrière d’une moto et nous filons dans la nuit, cheveux aux vents. Une fois la moto à l’abri, il m’amène dans une sorte de hall immense en béton caché derrière un grand mur adjacent à une station-service. C’est introuvable si on en ignore l’existence. Des femmes y vendent leurs plats. En nous asseyant, je m’adresse au Capitaine :

  • Capitaine, j’ai deux questions !
  • Oui ?
  • La première : on se tutoie ou on se vouvoie ?
  • Hey, on est frère maintenant, on se tutoie !
  • D’accord, et donc quel est ton prénom ?
  • Marcel !

In petto, je me fais la réflexion que si le matin quelqu’un m’avait dit que je dinerai le soir avec un Capitaine prénommé Marcel qui m’avait interpellé quelques heures plus tôt, jamais je ne l’aurai cru.
Deux autres gendarmes viennent nous rejoindre. L’un d’eux est un lieutenant des forces spéciales de la gendarmerie qui avait été chargé de m’escorter jusqu’au Colonel, commandant de groupement à 70 km au Nord. Mais le contre-ordre est tombé entre temps et le Colonel doit venir ici demain. De retour aux camps, je monte ma tente près du poulailler et m’endors comme une masse. 

Deuxième journée –  13 juin – La vie de caserne 

Le matin, je suis réveillé par le brouhaha des jeunes gendarmes en train de se préparer. La cour est couverte de casques, boucliers et gilet pare-balles. Les voitures, de marque Opel saisies et garées à côté de ma tente servent visiblement d’armoire pour certaines recrues. Ils se préparent tous, sans hâte, néanmoins rapidement, puis partent. J’ignore si c’est pour un entrainement ou en opération. Je me retrouve seul dans la cour avec les pintades. 


A droite le corps principal. Au fond, un bâtiment non terminé fait office de salle de douche à l’air libre pour les gendarmes (et moi-même pour l’occasion). Au premier plan à droite un puit recouvert d’une simple tôle.

Celle-ci est assez grande et bordée de mur en parpaing. Sur un côté, celui où je me trouve sont alignés les véhicules saisis – voitures et moto – et un poulailler. J’ai donc disposé mon lieu de vie, tente et bâche, laquelle me sert de salon, sous un arbre entre les voitures et le poulailler. 

A l’opposé, un bâtiment en parpaing qui ne fut jamais terminé. Il sert de remise et de salle de douche. L’intimité qu’il offre est toute relative et j’ai pu voir quelques jeunes gendarmes s’y doucher, dans le plus simple appareil la veille. Sur la droite un petit bâtiment d’un étage qui sert tout à la fois à abriter les bureaux des officiers et leurs quartiers en plus de la salle de briefing et formation. Un robinet en sort. Celui-ci sert d’approvisionnement d’eau aussi bien aux soldats qu’à des femmes qui viennent régulièrement y remplir de gros bisons jaunes. 

La salle de bain.

Vers le milieu de la matinée, Marcel, le capitaine vient me rendre visite. Il revient de son jogging matinal. Je prépare un café que nous buvons côte à côte en discutant assis sur une énorme planche de bois qui sert de banc. Il m’apprend que le Colonel est en route pour Mango. Je devrais donc être statué sur mon sort rapidement. Enfin théoriquement ! En se levant, il me lance : 

–       bon, je dois aller interpeller quelqu’un !

–       Je réponds en riant : Ah un interpellé comme moi

–       Non, toi tu es libre ici. Lui je l’interpelle et ensuite je l’enferme !

–       Ah, alors rends-moi mon téléphone ! 

Il rit, et repart sans répondre. Les ordres, toujours les ordres ! Je suis libre, oui, dans la caserne et je n’ai pas le droit de communiquer. Liberté toute relative, même si je ne me plains pas. 
La matinée passe, un peu morne et longue. Je lis et observe la vie de caserne. De jeunes gendarmes passent de temps à autre, qui pour boire au robinet et y remplir une bouteille, qui pour chercher un vêtement dans l’une des armoires-voiture. Pour ma part, à court d’eau, je décide de remplir l’un des seaux et filtre l’eau afin de remplir mon bidon. 

Il est midi passé, lorsque le capitaine revient pour aller manger. 

Je lui demande : 

–       Où est le Colonel ?

–       Il est venu, mais reparti en reconnaissance en hélicoptère !

–       Heeeyyy, il fallait lui dire de me prendre avec lui. On aurait pu discuter dans l’hélico !

Il rit. Un gendarme que je ne connaissais pas nous rejoint. Il est lieutenant et c’est à trois que nous partons dans la BMW.  Ils passent le déjeuner à discuter entre eux. Sur le coup, je me sens un peu de trop. Mais le repas, typiquement africain – du poulet en sauce avec du tô, accompagné d’un énorme coca de 60 cl – est excellent. Il me sera offert, comme celui de la veille, par le capitaine. Je n’ai pas eu le temps de retirer de l’argent avant de me faire arrêter. 
De retour à la caserne, le Lieutenant me fait signe de le suivre dans son bureau. Un jeune gendarme nous rejoint est reste debout en faction à côté de nous. Le Lieutenant commence un nouvel interrogatoire. Je m’étonne. J’ai déjà répondu à toutes les questions hier au Capitaine. 

Mon campement près des motos saisies et non loin du poulailler

Il m’explique alors, qu’il est le commandant adjoint et par intérim de la Compagnie de Gendarmerie de Mango. Le Capitaine quant à lui, est commandant d’escadron de Gendarmerie Mobile, chargé du maintien de l’ordre. De facto, il ne m’a interrogé qu’en l’absence du lieutenant dont c’est le véritable rôle. 
( Note : en Gendarmerie, le Groupement est l’échelon de commandement au niveau départemental, commandé, dans le cas présent, par le fameux colonel. Il comprend plusieurs Compagnies de gendarmerie, elles-mêmes subdivisées en Brigades territoriales. Dans le cas présent, je me trouve dans la caserne de la Compagnie de Mango qui provient de la subdivision de l’ex-Compagnie Savane Sud qui a été scindée en deux).
Très vite, l’interrogatoire prend la tournure d’une conversation amicale. Le lieutenant est intrigué par les motivations qui m’ont amené à réaliser un tel voyage. Je lui explique donc l’histoire d’Odile qui marqua mes débuts de grand voyageur il y a 20 ans. Ce qui m’intéresse en voyage, c’est la rencontre, comprendre comment vivent les gens, loin de l’image que les médias occidentaux peuvent en donner. Mon crédo, c’est l’humain, l’humanité. Il est sensible à mes arguments et la conversation d’amicale, vient sur le terrain de la confidence. Sa famille est loin, à Lomé, et il a 3 enfants. Il en a eu 5, mais deux sont morts. Du coin de l’œil, j’observe le jeune gendarme en faction. Il est rigoureusement silencieux, mais je vois qu’il ne perd pas une miette de la conversation. A la fin de l’interrogatoire, je termine par une blague. Le lieutenant est hilare. Le planton se retient afin de ne pas pouffer de rire. En sortant, le lieutenant me dit de ne pas m’inquiéter, mais qu’il me faudra attendre un peu encore que le Colonel prenne sa décision. Il est de nouveau parti en reconnaissance en hélicoptère.

–       Heyyy, mais il doit m’amener avec lui !!! ! 

Le Lieutenant rit. 

mon salon d’été. Chaussures interdites

Durant l’après-midi, je peux voir les gendarmes s’entrainer sur le terrain jouxtant le mur. C’est également là qu’ils dorment, dans de simples grosses toiles de tente banches. Je profite de la tranquillité de la journée pour me doucher. A l’instar des gendarmes, je me mets nu dans la cour après avoir rempli un seau d’eau.
Le soir, ils reviennent tous pour se détendre et se doucher à leur tour. L’une des scènes à laquelle j’assiste est assez drôle. En premier plan, 4 jeunes en train de jouer au foot. Le premier en tong, le second pieds nus, le troisième en chaussette et le dernier avec une seule basket. En arrière-plan, un gendarme totalement nu en train de se laver. 
Le soir arrive sans que je n’ai eu la moindre nouvelle du Colonel. Marcel revient me prendre en voiture afin d’aller manger. Dans la nuit, il doit slalomer entre les chèvres qui considèrent la route de latérite comme étant leur chambre à coucher. Pendant le trajet, je suis le témoin bien malgré moi d’une discussion téléphonique entre le Capitaine et sa femme restée à Lomé. La vie de militaire loin de sa famille n’est décidément pas facile. Durant le repas, je le sens soucieux et nous parlons peu.
En revenant, nous nous souhaitons bonne nuit. Je retourne sous ma tente pour ma seconde nuit de caserne. 



Troisième journée – 14 juin – Escorte sous haute protection et libération

Cette fois, c’est le coq qui me réveille à 5h30. Fichue bestiole ! Déjà qu’il s’était mis à chanter en plein milieu de la nuit entrainant avec lui tous les coqs des environs durant une bonne demi-heure. Je sors chercher des boules quies dans la moto et me rendors. C’est la chaleur qui finit par m’obliger à m’extirper de la tente. Tous sont déjà partis et je suis seul ou presque. Deux femmes sont venues faire le plein d’eau. Et il y a bien entendu toujours les pintades en plus d’innombrable Gecko. 
Vers 10h, le Capitaine arrive tout joyeux : 

–       Prépare-toi ! Ils arrivent pour t’escorter au Bénin !

Quoi ? M’escorter ? Au Bénin ? Je ne cherche pas à en savoir plus. Le principal est que je bouge ! Enfin !


L’Escorte arrive effectivement une heure après. Elle est composée de 5 hommes des forces spéciales dont le jeune lieutenant que j’avais rencontré le premier soir qui en assure le commandement. En plus de lui donc, un chauffeur et 3 hommes en arme et cagoulés qui prennent place à l’arrière du pick-up. Deux d’entre eux sont tournés vers l’avant.  Le dernier vers l’arrière. 
Avant de partir, je tente une négociation auprès du Capitaine. Pourquoi m’amener au Bénin ? Il suffit de me sortir de la zone rouge et après je me débrouille. Par ailleurs, je lui fais remarquer que mon passeport ne comporte toujours pas de tampon d’entrée ! Cela m’apparaît tout de même nécessaire si je veux sortir ! Il m’assure que non, mais me demande mon passeport. En outre, il fait mettre mes deux sacs de bagages dans le pick-up. Puis il remet passeport et téléphone au Lieutenant et se tournant vers moi, il me lance malicieusement : 

–       Nouvelle procédure, pour le cas où tu aurais envie de fausser compagnie à l’escorte, c’est le Lieutenant qui te rendra tes affaires à la frontière !

–       Ah, ça va, la confiance règne ! 

Mais je ris de bon cœur malgré tout.

Les adieux faits, le convoi s’ébranle. La route est excellente et nous roulons à 120 km/h la plupart du temps sur les 150 km qui nous sépare du Bénin. En ville, les malheureux qui s’aventurent à s’immiscer entre moi et le pick-up sont impérieusement écartés. Un pistolet mitrailleur, cela dissuade et ils se rangent tous derrière moi bien sagement. 
Arrivé à la frontière, le lieutenant me fait signe de le suivre. Il présente mon passeport à une douanière en lui expliquant la situation. 

Le trajet vers le Bénin se fait à vive allure et sous escorte des forces spéciales chargées tout à la fois de me protéger et de veiller à ce que je quitte bien le pays.

–       Mais il n’a pas de tampon d’entrée ! Et sans tampon d’entrée, on ne peut pas lui faire de tampon de sortie ! Et sans tampon de sortie, le Bénin ne le laissera pas entrer ! Il faut retourner à Mango pour faire les formalités !

Puis se tournant vers moi : 

–       Vous avez un visa ? 

–       Oui, oui ! et je lui tends la fameuse feuille A4 de mon e-visa. 

Dix minutes plus tard, la douanière, le lieutenant et moi sommes dans le bureau de la cheffe des douanes. Celle-ci écoute les explications et examine mes papiers. Tout le monde en prend alors pour son grade. C’est le cas de le dire. Calmement, elle commence par réprimander le lieutenant : 

–       C’est n’importe quoi, vous auriez dû veiller à faire les formalités d’entrée à Mango. Par ailleurs, vous n’avez pas à le faire sortir du Togo. Il est en règle avec un visa multi-entrée. Il a le droit de circuler sur le territoire Togolais !

Le lieutenant ne peut se réfugier que derrière ses ordres. Puis se tournant vers moi, elle poursuit : 

–       La prochaine fois, il faut passer par une vraie frontière. Pas en brousse ! Ils n’ont pas le matériel pour vous faire le visa définitif ! 

J’acquiesce d’un hochement de tête. 

Finalement, elle accepte de faire apposer le fameux tampon de sortie ! En me rendant le passeport, elle réitère : si vous revenez, passez par une vraie douane !

–       Oui, oui madame !

Au moment de passer la frontière, tout le monde, lieutenant et cheffe de douane a voulu se faire prendre à côté de moi et la moto. Pour ce qui concerne le Lieutenant, je me dis que c’est sans doute une manière pour lui d’attester auprès du colonel de la bonne exécution de sa mission !



Si un jour le Capitaine ou le Lieutenant venait à lire ces lignes, qu’ils sachent que je les remercie de leur accueil qui, quoiqu’un peu forcé, a été fort sympathique ! 

Et aussi : « je reviendrai ! »

Ecrit à Djougou, Bénin le 17 juin 2024. 

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2 Comments

  • Reply Roulier Nicolas 7 juillet 2024 at 18 h 56 min

    Toujours autant de plaisir à te lire…

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