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Journal de bord – 28 août/17 septembre 2026
J’avance.
Lentement, mais j’avance.
Je vous écris d’Oyo, quelque part vers le centre du Congo.
La ville du président.
J’y étais déjà passé il y a 23 ans, en venant du Gabon, par une mauvaise piste. À l’époque, l’aventure avait été plutôt sérieuse : plusieurs jours coupés du monde, sans téléphone, sans internet, sans possibilité de communiquer avec l’extérieur.
Une autre époque.
Tellement lointaine aujourd’hui qu’elle paraît presque appartenir à une autre vie.
Je suis arrivé à Ouesso le 22 ou 23 août. Dans ma tête, deux ou trois jours maximum, et je reprends la route vers le Sud.
Je n’en suis finalement reparti que le 15 septembre.
Que s’est-il passé ?
Une panne de moto ?
Que nenni.
Cette fois, c’est Olivier qui est responsable de tout. Vous vous souvenez ? Le forestier rencontré à Yaoundé, celui qui apparaît dans le premier épisode des « Causeries ».
Olivier me donne simplement, par WhatsApp, le contact d’un ancien collègue et ami qui travaille à Ouesso.
Il bosse pour le WCS.
Au départ, je n’y prête pas vraiment attention. Mon objectif est de descendre vers le Sud. J’ai déjà suffisamment traîné.
Mais, par curiosité, je tape WCS sur Google.
Et là…
Diantre.
Ça devient intéressant.
WCS signifie Wildlife Conservation Society, la Société pour la conservation de la vie sauvage.
Au Congo, l’organisation travaille notamment à la protection des forêts et de la faune sauvage, particulièrement dans les grandes zones forestières du Nord.
Éléphants de forêt, gorilles, chimpanzés, lutte contre le braconnage, recherche scientifique, gestion des parcs, travail avec les populations locales, recherche de financements…
Bref, exactement le genre d’endroit susceptible de m’intéresser.
WCS est notamment très présent dans le parc national de Nouabalé-Ndoki, l’une des grandes zones forestières d’Afrique centrale.
Et l’organisation n’est pas née hier : elle a été créée à New York le 26 avril 1895.
Aujourd’hui, elle travaille dans plus de 50 pays, en collaboration avec les gouvernements.
Je contacte donc Arnaud, l’ami d’Olivier.
Et grâce à lui, je rencontre Flore, une Française qui travaille à la base de Bomassa, à environ 200 km de Ouesso.
Bomassa.
Deux cents kilomètres.
Plusieurs heures de 4×4 sur une piste plus ou moins bonne.
Je choisis de m’y rendre en 4×4 plutôt qu’à moto.
Et ce, pour deux raisons.
La première, c’est l’essence. Ici, c’est une denrée rare.
J’ai eu l’énorme chance de me présenter à une station au moment précis où un camion-citerne était en train de remplir les cuves.
Une occasion comme celle-là ne se rate pas.
Je me gare devant la pompe et j’attends.
Résultat : premier servi.
Mais en période de pénurie chronique, les cuves peuvent être vidées en trois ou quatre jours. Parfois moins. Et le camion suivant peut ne pas arriver avant plusieurs semaines.
Reste évidemment le marché noir.
Mais là, le prix au litre devient astronomique, avec, en prime, une qualité d’essence pour le moins incertaine.
Je préfère donc jouer la sécurité et utiliser la moto le moins possible.
Deuxième raison : la piste.
Deux cents kilomètres de latérite, en pleine saison des pluies.
Et j’ai quelques souvenirs cuisants et épuisants de la traversée du Cameroun, il y a 23 ans, à la même saison.
De la latérite quasiment jusqu’à Douala.
Je n’ai aucune envie de remettre ça.
In fine, à l’aller, la piste est relativement sèche et j’aurais parfaitement pu la parcourir à moto.
Mais au retour, après plusieurs jours de pluie, l’affaire aurait probablement été beaucoup moins amusante.
A Bomassa, je rencontre Flore.
Elle est chargée du développement touristique.
Avant cela, à la base de Ouesso, par son intermédiaire, j’avais rencontré Chris, le chargé de communication.
Et c’est là que les choses commencent à prendre une autre tournure.
Lors de ma première rencontre avec Chris, j’ai l’idée d’un projet.
Aussi bien Chris que Flore, se montrent intéressés, a priori.
Mais il y a du monde à convaincre.
Et surtout, beaucoup d’autorisations à obtenir.
Durant mon séjour à Bomassa, Flore va me permettre de rencontrer quelques personnes clés.
Je rencontre ainsi tour à tour, le directeur du parc, le chef coutumier de Bomassa ainsi que son prédécesseur.
Je rencontre également Fafa, un pisteur qui accompagna Mike Fay lors de sa fameuse mégatransect de 1999-2000.
À Bomassa, c’est Jean-Marie, agro-forestier, qui me sert de guide.
Jean-Marie fut l’un des tout premiers à approcher et habituer les gorilles dans le secteur.
Jean-Marie est Bantou, comme Fafa.
Les chefs coutumiers, eux, sont des « Autochtones », ou Ba’Aka.
Vous êtes perdu ? Quelques explications ….
« Autochtone »
Dans cette région, « Autochtone » désigne les Ba’Aka, c’est-à-dire ce que l’on appelait autrefois les pygmées.
Le terme « pygmée » est aujourd’hui considéré comme péjoratif et son usage a été abandonné au profit d’« Autochtone ».
Les Ba’Aka sont souvent associés aux travaux des scientifiques comme assistants de recherche et en leur apportant une connaissance unique de la forêt.
« Transect »
Un transect, en écologie, c’est tout simplement un parcours défini à travers un milieu, le long duquel on observe et mesure systématiquement ce que l’on rencontre.
Dans une forêt, on peut par exemple définir un itinéraire de 10, 50 ou 100 kilomètres et relever les espèces animales et végétales, les traces d’animaux, les nids, les crottes, les empreintes, les arbres, leur densité, les différents habitats, les activités humaines…
L’idée est de pouvoir comparer les observations tout au long du parcours.
On ne se contente donc pas de raconter ce qu’on a vu : on collecte des données selon une méthode définie.
Et justement, à Bomassa, ce mot prend une dimension particulière.
Le Megatransect de Mike Fay
En septembre 1999, Mike Fay part de Bomassa pour réaliser un transect assez exceptionnel.
Départ : 20 septembre 1999, près de Bomassa, dans le nord-est de la République du Congo.
Arrivée : 18 décembre 2000, sur la côte atlantique du Gabon.
Entre les deux : environ 15 mois, soit quelque 460 jours, et près de 2 000 kilomètres à pied.
Il traverse 13 grands blocs forestiers du Congo et du Gabon, accompagné notamment de pisteurs Ba’Aka et du fameux Fafa, pisteur Bantou.
Voilà le genre d’histoire qui, forcément, m’intéresse.
Et mon idée de projet commence à prendre forme.
Il faut maintenant convaincre beaucoup de monde et obtenir les autorisations nécessaires, non seulement au sein de WCS, mais également au niveau gouvernemental.
Ce n’est pas gagné.
Mais on décide de tenter le coup.
Je rédige donc deux pages de présentation du projet que Flore transmet au directeur.
En attendant, je passe à l’immigration afin d’obtenir un visa multi-entrée d’un an.
Parfois, il faut se montrer optimiste. Les aventures du Saltimbanque au Congo ne font, je l’espère, que commencer.
Le 15 septembre, après un dernier repas avec Arnaud, je décide de reprendre la route vers le Sud.
Les autorisations peuvent prendre plusieurs mois.
Je compte donc un peu sur Flore et Chris pour « sponsoriser » mon affaire.
Advienne que pourra.
Et voilà comment un séjour prévu pour durer deux ou trois jours s’est transformé en près d’un mois à Ouesso et dans sa région.
Durant mon séjour, j’en ai également profité pour réaliser le deuxième épisode de mes causeries avec Flore.
Et, accessoirement, pour accumuler quelques petites anecdotes.
L’arbre à adultère
C’est un petit arbre qui pousse dans la région.
Il vit en symbiose, association à bénéfice réciproque, avec des fourmis particulièrement agressives.
L’arbre leur offre le logement et, en échange, les fourmis le protègent contre différents types de prédation : autres plantes épiphytes, insectes xylophages, etc.
Cet arbre était traditionnellement utilisé par les Ba’Aka pour punir les adultérins.
On les y attachait.
À Bomassa, les Autochtones et les Bantous du village essayent également de se mettre à l’agriculture.
Les Ba’Aka sont traditionnellement des chasseurs-cueilleurs et vivent de ce qu’ils trouvent dans la forêt.
Mais depuis quelque temps, des initiatives agricoles sont mises en place.
Ce qui, ici, n’est pas une mince affaire.
Il y a des milliers d’éléphants dans la forêt.
Et ces voisins-là ne respectent pas particulièrement les cultures.
Il a donc fallu les protéger avec des clôtures électriques.
On n’est pas très loin de Jurassic Park. 😉
Remarque :
On parle d’environ 3 000 éléphants rien que pour le parc de Nouabalé-Ndoki.
Et beaucoup plus si l’on prend l’ensemble de la région, uniquement pour la partie congolaise.
Car nous sommes ici à la jonction de trois pays : Congo, Cameroun et République centrafricaine.
L’ensemble forme le Tri-National de la Sangha, qui regroupe trois territoires contigus :
🇨🇬 Congo : parc national de Nouabalé-Ndoki, 4 334 km².
🇨🇲 Cameroun : parc national de Lobéké.
🇨🇫 République centrafricaine : aires protégées de Dzanga-Sangha.
Le Tri-National de la Sangha est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2012.
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Durant mon séjour à Ouesso, j’ai également eu l’occasion de goûter du porc-épic au barbecue.
Pas mauvais, ma foi, surtout accompagné de saka-saka, ces feuilles de manioc qui ressemblent un peu aux épinards. Nom en Aka : Npondi.
Quelques jours avant mon départ, un nouveau préfet prend ses fonctions.
Immédiatement, il déclare la guerre aux « Khadafis », les revendeurs clandestins de carburant.
Leurs stocks sont saisis. Plus de 10 000 litres.
Du coup, pour faire le plein, il ne faut plus aller aux stations-service, qui sont vides, mais à la mairie.
Et c’est donc tous pleins fait – 28 litres – que je repars le 15 septembre
À raison de 3,8 litres aux 100 kilomètres, cela me donne environ 700 kilomètres d’autonomie.
De quoi voir venir.
Sur la route, quelques contrôles, mais rien de particulier.
Le soir, je m’arrête dans une sorte de gargote.
Un homme m’aborde.
Apparemment, c’est le propriétaire, mais lui-même n’est que de passage.
Il est diplomate pour le Congo à Douala et a investi dans ce petit commerce.
Il fait également construire quelques chambres derrière.
À sa manière de s’exprimer, je ne doute pas trop de sa qualité.
Il me propose une chambre.
Mais j’ai repéré, quelques kilomètres plus loin, une sorte de baraquement où les gens semblent recevoir, au bord de la rivière.
Je décline donc son offre.
Mais, lorsque j’arrive sur place, il n’y a personne.
J’hésite un moment à faire demi-tour.
Après tout, ça pourrait toujours être utile d’avoir un diplomate dans ses relations.
Mais j’ai envie de bivouaquer.
Ça fait très, trop, longtemps que je ne l’ai pas fait.
Alors, je continue pour m’arrêter quelques kilomètres plus loin dans une espèce d’ancienne grande carrière.
Pas très jolie, mais suffisamment verte : la végétation a déjà commencé à reprendre ses droits.
Je m’y installe et fais ma popote tranquillement avant de m’endormir.
Au milieu de la nuit, je me réveille afin de soulager un besoin naturel… Et là … des centaines de papillons couvre ma bâche et un peu plus loin ma moto.
C’est assez impressionnant.
Le matin, il bruine. Je fais mon café. Puis j’enregistre le septième épisode des Anecdotes du Saltimbanque avant de reprendre la route.
Peu à peu, la grande forêt équatoriale laisse place à une végétation plus ouverte : une mosaïque de savanes, de bosquets et de forêts-galeries.
A un moment ;donné, je dois traverser un feu de brousse. Une épaisse fumée empêche toute visibilité En voulant allumer la caméra, je l’éteins. Vraiment pas doué.
Plus loin, j’arrive à Makoua. La ville de l’Équateur.
Pendant que je tourne une petite vidéo, un enfant vient me demander quelques piécettes.
Je lui fais un peu la morale. Puis je lui donne, ainsi qu’à ses copains, un petit pot de Nutella.
Leurs grands sourires pleins de Nutella m’indiquent que le cadeau est apprécié.
Ensuite, c’est Edou. Le village juste avant Oyo. Le village du président.
C’est précisément ici que nous étions arrivés en bout de piste en arrivant du Gabon, il y a 23 ans.
À l’époque, pas de goudron. Il ne commençait qu’à Oyo jusqu’à Brazzaville. –
Nous avions été accueillis dans une maison par un Français qui s’appelait Jacquet.
Il était chargé de monter une usine de traitement du manioc.
J’ai encore le point GPS.
Je décide donc d’aller voir.
Et je découvre une sorte de complexe assez important.
Je reconnais vaguement la maison dans lesquelles nous avions été hébergés.
A l’époque, il n’y avait rien. Rien du tout. Juste cette maison.
Renseignements pris auprès des militaires qui gardent aujourd’hui le site, le complexe et l’usine sont à l’arrêt.
Les baraquements sont toujours là.
Les installations aussi.
Le portail.
La guérite.
Tout est là.
Mais plus rien ne fonctionne.
Avant d’arriver, j’ai également traversé une zone où se trouvent plusieurs grosses fermes.
Visiblement, le secteur est devenu une zone de pâturage et d’élevage extensif de bovins.
À l’entrée de certaines propriétés, des statues de vaches grandeur nature, voire plus grandes que nature.
J’ai vu des vaches normandes, des bœufs traditionnels, des sortes de zébus et quelques taureaux noirs qui font penser à des taureaux bravos.
Il y a également un abattoir.
Par la suite, j’apprendrai que toutes ces propriétés appartiendraient au président.
Oyo enfin.
Là, je suis littéralement sidéré.
Le Oyo que j’ai connu n’existe plus.
C’est devenu une zone visiblement assez industrielle.
Très, très loin de ce que j’avais connu 23 ans auparavant.
Il reste pourtant un problème général dans la région : L’essence.
Et ici, même le marché noir semble à court de super.
Je décide donc d’aller dans une auberge que j’avais repérée.
Je prends une chambre minuscule pour 5 000 CFA.
Ce n’est pas très…
Disons que c’est spartiate. Dans le plus beau style des établissements que je fréquentais avec mes parents, dans les années 60-70.
La grande époque des premiers baroudeurs à sac à dos.
Douche commune.
Mais il y a de l’eau chaude, ce qui est déjà notable.
Et les sanitaires sont propres.
Le patron est un vieux Libanais qui parle à peine français malgré le fait qu’il soit arrivé ici il y a plus de 60 ans.
Dans la chambre à côté de la mienne se trouve l’unique autre Occidental de l’hôtel.
Finn, un Allemand.
29 ans, mince presque ascétique, longue barbe. Il est parti d’Allemagne en mai 2024 et est arrivé jusqu’ici à pied. Oui ! À pied !
Pas en stop. Pas en transport en commun. Non !
À pied !
Des étapes de 20 ou 30 kilomètres par jour.
Petit à petit.
Finn fume beaucoup, ce qui me surprend un peu pour un marcheur. Du reste, plus tard dans la soirée en passant devant sa chambre, une odeur particulière me laisse penser qu’il ne fume peut-être pas uniquement des cigarettes.
Mais alors que nous discutons lui et moi, un gros 4×4 arrive.
Deux Blancs de 50 ou 60 ans en descendent.
Le genre de personnages qui m’intéressent.
J’engage la conversation.
Et très vite, nous nous retrouvons à quatre autour d’une table.
Quelques bières.
Finn parle un français extrêmement châtié et peut donc participer à la conversation.
Pour le reste…
Ce fut une soirée dont l’Afrique a le secret.
Je tairai les prénoms de ces deux personnages.
Une certaine discrétion s’impose.
Le premier est arrivé ici à 30 ans, en 2001.
J’aurais donc parfaitement pu le rencontrer il y a 23 ans.
Il m’apprend que Jacquet, le Français qui nous avait accueillis à l’époque, est mort depuis longtemps.
Totalement africanisé, voire envoûté, il a fini taximan non loin d’ici.
Le seul taximan blanc de la région.
L’autre est quasiment né en Afrique.
Au départ, il se contente de me dire qu’il est entrepreneur.
Mais quelque chose me dit que son histoire ne se limite pas à ça.
Il y a ces tatouages sur ses avant-bras. Je remarque notamment un poulpe.
Plongeur ?
Oui.
Ex-nageur de combat, pour être précis.
Des opérations dans le monde entier.
Il reste très évasif sur son parcours.
J’ai le sentiment de ne voir devant moi que la partie émergée d’un iceberg.
Le président arrive vendredi. Je décide donc de rester jusque-là.
J’ai envie de sentir l’atmosphère de la ville durant sa venue.
Et puis, je compte bien payer à mon tour quelques bières à Finn et aux deux Français.
Histoire de discuter un peu plus.
Parce qu’avec certains personnages, une soirée ne suffit pas.





































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