2026 - Afrique, Carnets de bord

Je suis ton Père !

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Carnet de route – 17 au 23 aout
Après plus d’un mois d’arrêt, je reprends enfin la route. Ce fut difficile de me remettre en jambe.

17 août 2026 – Départ de yaoundé – Celui qui regarde trop la météo reste au bistrot.
 
Mon ami Didier (les 2nomades) m’a rappelé hier un dicton de son grand-père, qui était marin : « Celui qui regarde trop la météo reste au bistrot. »
Je me suis dit qu’il n’avait pas complètement tort.
Parce que côté météo, c’était pas terrible.
Et côté sommeil non plus : je me suis endormi à cinq heures du matin, réveil en sursaut à 9 heures alors que je voulais partir à 8 heures au plus tard.
Le départ a donc été… compliqué. Très compliqué.
La moto était presque prête, mais j’ai mis un temps fou à me préparer. Il a fallu que je me botte le cul.
J’avais prévu une petite étape de 160 kilomètres, environ trois heures de route, dont une bonne heure pour sortir de Yaoundé.
En partant à 13 heures, je savais que j’allais arriver vers 16 heures, voire un peu plus, et avec les prévisions météo, il y avait de bonnes chances que je prenne une saucée.
J’avais donc mis ma veste de pluie bien accessible, sur les sacoches, au-dessus des bagages.
Le pantalon de pluie, par contre, j’ai laissé tomber depuis longtemps. Ça m’agace de devoir l’enfiler par-dessus les bottes de moto.
Donc, sauf par grand froid, je préfère me mouiller et sécher.
En Afrique, ce n’est généralement pas un souci.
Mais finalement, la route s’est bien passée.
Pas une goutte de pluie.
J’ai même eu droit à un peu de soleil.
La route elle-même était un peu chaotique au début, évidemment, pour sortir de Yaoundé, puis elle devient vraiment agréable, dans un paysage magnifique, très vert.
Et surtout, un goudron tout neuf.
Ce qui, au Cameroun, veut probablement dire que dans cinq ans, il sera complètement défoncé… mais pour l’instant, c’est du billard.
J’ai fait le plein : 840 francs CFA le litre de super, soit environ 1,30 euro le litre.
Je n’ai pas rempli le réservoir secondaire ni le bidon. Je ferai ça demain.
La moto, elle, se comporte parfaitement.
Aucun problème.
Simplement, j’ai perdu l’habitude de rouler aussi chargé.
Les premiers kilomètres, j’ai vraiment senti le poids.
Il faudrait que j’arrive à virer une vingtaine de kilos de bagages. Ce ne serait pas du luxe.
Les villages, eux, sont assez conformes au souvenir que j’en avais.
Très propres, les maisons sont construites sur une base rectangulaire le long de la route, en briques pour les plus jolies, en parpaings pour les autres, ou en torchis.
Les toits sont généralement en tôle.
Mais il y a une grosse différence avec mon souvenir d’il y a vingt ans : la route.
Avant, la route en terre faisait partie du village : elle le traversait, s’y mêlait, passait entre les maisons.
Aujourd’hui, les routes goudronnées, avec leurs fossés en béton, coupent littéralement le village en deux et le séparent des habitations.
C’est la rançon de la modernité.
Et ça change complètement l’ambiance.
Pour le reste, on retrouve les scènes habituelles : les gens qui marchent au bord de la route, et notamment beaucoup d’enfants, parfois vraiment très jeunes.
J’ai ainsi croisé trois petites filles qui devaient avoir cinq ou six ans.
Toutes seules, au bord de la route, avec des colis sur la tête.
En Europe, ce serait immédiatement le scandale : « Mais qu’est-ce qu’elles font là, toutes seules ? C’est irresponsable ! »
Ici, c’est juste la vie normale.
J’ai pas mal hésité à camper.
Il y avait plein d’endroits où j’aurais pu m’installer.
J’aurais également pu demander l’hospitalité dans un village.
Mais bon… mauvaise nuit la veille, saison des pluies, risque d’orage tropical au milieu de la nuit : je n’avais pas trop envie de jouer avec ça.
Alors j’ai pris l’hôtel.
Petit joueur, oui je sais ! Mais après une nuit blanche, je n’avais franchement pas envie d’en enchaîner une deuxième sous un orage tropical.
Au final, une journée tranquille. Quelques vidéos, pas de photos.
Une petite étape pour se remettre en route.
Et demain, on continue.
 

 

20 août – On the road again
 
Hier, j’ai parcouru environ 300 kilomètres au milieu de la forêt tropicale, dans le sud du Cameroun, en un peu moins de six heures… et en prenant mon temps.
La route est nickel. Du goudron posé apparemment en 2022. Et sur 300 kilomètres, je n’ai rencontré qu’un seul nid-de-poule.
Un seul !
C’est suffisamment rarissime, voire exceptionnel ici, pour être signalé. Je n’avais encore jamais vu ça en Afrique, en tout cas pas dans cette région. 😄
Ce qui est assez amusant, c’est que cette route toute neuve commence déjà, par endroits, à être recouverte par la végétation luxuriante. La forêt reprend doucement ses droits.
Mais cette route permet surtout de mesurer à quel point les choses ont changé.
Je me suis demandé combien de temps il m’aurait fallu pour parcourir ces 300 kilomètres il y a 25 ans.
Avant le goudron, c’était de la latérite. Et en saison des pluies, de la boue, des ornières, des passages difficiles… Il fallait un temps fou.
La personne qui tient l’établissement où je suis actuellement m’a dit qu’à l’époque, pour parcourir cette même distance en saison des pluies, il fallait compter huit à dix jours !
Hier : moins de six heures.
Ça donne une idée du bouleversement. Ce qu’on considère aujourd’hui comme une simple étape de voyage pouvait autrefois représenter une véritable expédition.
Autre différence : les stations-service.
Aujourd’hui, il y en a grosso modo tous les 200 kilomètres. À l’époque, je me souviens avoir parcouru plus de 700 kilomètres dans cette région sans trouver une seule goutte d’essence.
Et pourtant, malgré ces énormes changements, certaines choses n’ont pratiquement pas bougé.
Les villages, par exemple.
La nouvelle route passe souvent à côté et ne traverse plus les villages comme autrefois. Mais quand je regarde les maisons et la manière de vivre, je retrouve exactement ce que j’ai connu il y a des années.
Bon… de temps en temps, on voit une voiture. Ça, ça n’existait pas forcément avant. 😄
Même chose pour la nourriture.
Hier, mon déjeuner a été assez simple : deux œufs durs et trois bananes achetées au bord de la route.
Le soir, j’ai trouvé du riz blanc, une excellente sauce et un petit morceau de poulet.
Et ce matin, pour 2 500 francs CFA – un peu plus de 3 euros – j’ai eu droit à un petit-déjeuner plutôt copieux : café, ananas à volonté ou presque, pain, lait en poudre et omelette.
Une omelette à la sardine.
Je ne connaissais pas encore. Et franchement… c’est particulier ! 😄
Aujourd’hui, de toute façon, le choix reste assez limité : bananes plantain ou riz blanc, accompagnés de poisson, de poulet… ou de viande de brousse.
Et quand on parle ici de « viande de brousse », il faut parfois comprendre… du singe.
Pour ça, rien n’a vraiment changé.
Hier soir, j’ai d’ailleurs beaucoup hésité à m’arrêter dans un village et à demander simplement l’hospitalité, afin de pouvoir y passer la nuit et partager quelques heures avec les habitants.
Si nous n’étions pas en pleine saison des pluies, je l’aurais probablement fait.
Mais l’orage grondait et j’ai préféré trouver un endroit au sec. J’ai déjà dormi sous de véritables tempêtes tropicales dans une tente et, franchement, ce ne sont pas des expériences que j’ai envie de renouveler.
J’ai quand même pris un peu la saucée en arrivant.
Veste de pluie, évidemment.
Le pantalon de pluie, en revanche, ça fait longtemps que j’ai abandonné. Trop chiant à enfiler.
Et puis, avec cette chaleur, même complètement trempé, il suffit de rouler quelques kilomètres – surtout sur une route comme celle-ci – et de se mettre debout sur les repose-pieds de temps en temps.
Cinq à dix minutes plus tard, on est sec.
Finalement, ce qui me frappe dans ce voyage, c’est que l’Afrique a énormément changé… mais pas partout de la même manière.
Les routes ont changé.
Les distances ont changé.
Le ravitaillement a changé.
Le temps nécessaire pour voyager a été divisé par dix, parfois davantage.
Mais à quelques mètres de la route, dans certains villages, j’ai parfois l’impression de retrouver exactement l’Afrique que j’ai connue il y a vingt ou vingt-cinq ans.
Et c’est peut-être ça qui est le plus intéressant à observer : le progrès ne fait pas forcément disparaître l’ancien monde d’un coup.
Pour le moment, il passe simplement à côté.
Et l’ancien monde, lui, continue tranquillement son chemin… en attendant de s’effacer progressivement.


À l’africaine !!…

Les rapports humains en Afrique, surtout lorsqu’on est blanc, sont toujours assez amusants à observer…
Deux ou trois petites anecdotes de ces derniers jours.
Avant-hier, je vais dans une petite épicerie acheter du liquide vaisselle et une bouteille de Coca. Un jeune que j’avais rencontré un peu plus tôt m’accompagne pour me guider.
Très sympathique, 32 ans, mais il en fait 25.
Il a perdu son frère et sa sœur à 20 et 21 ans et, depuis, il s’occupe de sa mère veuve et de sa famille.
Bref, un garçon qui a déjà eu son lot de responsabilités.
Arrivés à l’épicerie, je lui propose de lui payer une boisson.
Il accepte.
Il va se servir et revient avec deux boissons. 😄
Bon… pourquoi pas.
Il dit ensuite quelques mots dans la langue locale à la caissière, avec qui il semble visiblement très bien s’entendre.
Je crois comprendre le mot « crédit ».
Au moment de payer : 4 850 francs CFA.
Je regarde.
Mes achats à moi ? Au grand maximum 1 000 francs.
Ses deux boissons ? Même en étant très généreux, je ne vois pas comment elles peuvent dépasser 1 000 francs chacune.
Donc, disons 3 000 francs au total.
Il reste quand même 1 850 francs mystérieusement apparus entre la caisse et mon portefeuille.
Je n’ai rien dit.
Mais j’ai comme l’impression d’avoir réglé, avec mon liquide vaisselle et mon Coca, un petit bout de l’ardoise de mon nouveau copain. 😂
Et puis, ici, les choses continuent tranquillement.
Hier, je dois régler mon repas : 3 500 F CFA.
Je donne 5 000.
La personne part chercher la monnaie… et disparaît.
Je discute avec la gérante, qui est aussi la cuisinière. Elle s’est entre-temps offert une grande bouteille de bière qu’elle est tranquillement en train de boire.
Au bout d’un moment, je lui demande :
– Et ma monnaie ?
– Ah oui ! Elle va revenir. Elle va te rendre 500 francs, j’ai pris une bière pour moi…
Ah. D’accord.
Et ce matin, nouvelle étape dans cette économie collaborative.
Je suis devant mon café avec trois petits biscuits achetés à Yaoundé. J’en ai mangé un. Il en reste deux.
La gérante s’assied à côté de moi, prend tranquillement un biscuit.
Sa fille arrive, elle le lui donne et commence à vouloir prendre mon dernier biscuit.
Là, je proteste :
– Hé, mon amie ! Tu es en train de me voler tous mes biscuits !
Tout le monde éclate de rire.
J’ai finalement cassé le biscuit en deux.
Elle a eu sa moitié.
J’ai gardé l’autre.
Faut quand même savoir poser des limites. 😂
Mais j’avoue que j’aime bien cette manière très africaine de considérer que, lorsqu’on est ensemble, ce qui est à toi peut assez rapidement devenir… un peu à tout le monde.
Et finalement, c’est peut-être ça aussi, les rapports humains ici : beaucoup de gentillesse, beaucoup de débrouille, et une conception très souple de la propriété privée.
(Bon, parfois, ça peut énerver…)
 
 
 
21 – 23 août 2026
 
La Taulière
Un village qui s’appelle J’aime l’amour, ça ne s’invente pas.
Je suis passé trop vite pour prendre la photo. Je l’ai regretté quelques kilomètres plus loin, mais il était trop tard et je n’ai pas voulu faire demi-tour.
Et pourtant, ce panneau était plutôt bien adapté à la région… l’amour avait visiblement décidé de frapper à ma porte la nuit précédente. Mais j’anticipe. Je spoile, comme on dit.
Le matin, je décide de partir de Ntam, où j’ai passé deux nuits.
La frontière est toute proche. Je m’arrête juste avant afin de remplir tous mes réservoirs : le réservoir principal de 9,5 litres, le réservoir secondaire de 16 litres et même le bidon de secours de 2,5 litres.
Soit un total de 28 litres, pour une autonomie sur goudron comprise entre 700 et 800 km. De quoi voir venir.
Mais il y a pénurie d’essence au Congo, je le sais.
La frontière est tranquille. Presque champêtre, que ce soit du côté camerounais ou du côté congolais. Les douaniers sont plutôt bons enfants. On discute, on plaisante, ils font les tampons tranquillement.
Pas de stress.
Pas de tension.
Quelques formalités, quelques coups de tampon, et c’est fait.
Alors que je m’apprête à remonter sur la moto, un homme vient me voir.
Il me demande s’il peut prendre une photo de moi avec son fils, à côté de ma moto.
J’accepte évidemment avec plaisir.
C’est une des grosses évolutions que j’ai constatées ces dernières années. Avant, c’était le touriste occidental qui prenait des photos.
Aujourd’hui, tout le monde prend des photos.
Et j’aime bien cette évolution.
Parce qu’elle permet, d’une certaine manière, de remettre tout le monde un petit peu sur un pied d’égalité.
Je ne refuse donc jamais une photo.
Et parfois, quand je vois quelqu’un essayer de me photographier discrètement, sans trop oser montrer qu’il prend une photo de moi, je lui fais simplement un coucou.
Et je lui propose même de faire un selfie ensemble.
Après tout, pourquoi pas ?
Sur la route, je tombe sur un contrôle. C’est banal ici, mais là, ils restent dans leur cabane, d’où ils contrôlent la ficelle qui fait office de barrière.
Des militaires ? Des gardes des forêts ? Je n’en sais rien.
Il faut donc descendre de la moto et monter quelques mètres jusqu’à la petite cahute en bois.
Ils sont trois. On discute deux minutes.
L’un d’eux porte un couteau assez impressionnant. Le genre de couteau qui donne envie de rester très aimable, enfin si l’on n’est pas totalement con.
Comme toujours, je demande leurs prénoms. Je demande toujours les prénoms, même si je les oublie aussi vite.
Les rencontres sont fugaces, éphémères, souvent trop courtes pour retenir autant d’informations. Mais je tiens à demander le prénom de la personne que j’ai en face de moi.
C’est une règle.
On se salue, on échange quelques mots, on prend le temps.
Puis l’un d’eux me demande pourquoi je fais ce voyage.
Alors je leur raconte.
Je leur parle d’Odile, bien sûr. Je leur explique la genèse de tout ça, comment cette histoire a commencé, et comment, finalement, elle m’a entraîné sur les routes d’Afrique.
Et puis je leur explique aussi qu’aujourd’hui, je suis devenu un vieil homme qui a simplement envie de revoir ce qu’il a vécu. De revoir ce qu’il a vu il y a vingt ans.
De retrouver des endroits, des paysages, des ambiances… et surtout peut-être de vérifier si mes souvenirs ressemblent encore à la réalité.
Ils écoutent. Quelques minutes seulement. Suffisamment pour créer une complicité fugace.
C’est ça aussi, ce voyage. Des rencontres de quelques minutes avec des gens dont je ne me souviendrai peut-être plus du prénom dans quelques heures, mais dont le visage, parfois, restera quelque part dans ma mémoire.
En revenant vers la moto, je manque de tomber. J’avais oublié à quel point la latérite mouillée peut être glissante. Pire qu’une savonnette.
In petto, je me dis que le goudron, parfois, ce n’est pas si mal.
Quelques kilomètres plus loin, je tombe sur ce fameux panneau :
« J’aime l’amour. »
Ça ne s’invente vraiment pas.
C’est là que j’ai repensé à ma taulière. Vous vous souvenez de celle du campement des forestiers où j’étais juste avant ? Celle qui m’avait piqué mes biscuits ?
Eh bien, j’avais manifestement mal interprété cette affaire de biscuits.
Ce n’était pas du vol. C’était une manœuvre de séduction.
Madame avait jeté son dévolu sur moi.
J’étais resté une journée complète au campement. Dans l’après-midi, j’ai commencé à recevoir des textos signés « Mon amour ».
Je répondais poliment, très poliment.
Durant la journée, madame a un second travail. Elle est cuisinière sur les chantiers de construction de la voie ferrée dont je vous ai parlé précédemment.
Et le soir, lorsqu’elle est rentrée, elle est venue s’asseoir à ma table comme d’habitude.
La discussion a commencé tranquillement.
Enfin… au début.
Ensuite, elle a fait une petite vidéo, visiblement destinée à ses amis, dans laquelle elle me présentait comme son gars. Cela a fait rire tout le monde autour. Je riais également… prudemment.
Lors de la soirée, bière aidant, elle est devenue de plus en plus insistante, et j’ai finalement pris congé, histoire de m’extirper d’une situation qui commençait à devenir franchement embarrassante.
Pour l’occasion, j’ai eu une pensée pour toutes ces femmes qui se font draguer par des hommes lourds et insistants.
Moi, c’était exceptionnel. Pour certaines, c’est régulier.
Et franchement, ce n’est pas agréable.
Lorsque j’ai pris congé, elle m’a demandé si elle pouvait passer – dans ma chambre – plus tard.
J’ai décliné.
Le lendemain matin, petite amélioration : je n’étais plus « mon amour », mais « mon boss ».
Mais une fois parti, les petits messages enamourés ont recommencé à tomber.
Alors, quand quelques kilomètres plus loin, j’ai aperçu un panneau indiquant J’aime l’amour, je me suis dit que décidément, cette région avait un sens de l’humour assez particulier.
 
 
 
La Malicieuse Mama
Je continue la route.
Elle est presque aussi excellente que du côté camerounais. Quelques trous, cependant, et par endroits la végétation commence déjà à la recouvrir. Mais cela s’explique par son ancienneté : elle aurait été construite en 2014 (contre 2022 côté camerounais), si les informations qu’on m’a données sont exactes.
Et c’est assez fou de penser qu’avant cette date – donc il y a à peine plus de dix ans – cette région était encore très largement ce que j’avais connu lors de mes précédents passages en Afrique : des pistes sur lesquelles il fallait parfois passer plusieurs jours pour parcourir une distance que l’on avale aujourd’hui en quelques heures.
En revanche, certaines choses n’ont pas changé.
Les hommes, les femmes et les enfants sont toujours aussi nombreux à marcher le long de la route et à saluer au passage.
Dans cette région, on ne porte pas les charges sur la tête comme dans le Sub-Sahel. On voit plutôt des cabas en bois portés sur le dos. Beaucoup ont également une machette à la main pour travailler aux champs.
Les enfants participent aussi. Certains sont très jeunes, cinq ou six ans à peine.
À un moment, je fais une petite halte sous quelques arbres dont je n’ai pas réussi à déterminer l’essence.
Et là, moteur coupé, je retrouve ce qui me surprend toujours dans la forêt tropicale : son silence.
Le soir, la nuit, la jungle devient une véritable cacophonie. Ça crie, ça bruisse, ça s’agite de partout.
Mais le jour, c’est presque l’inverse.
Un silence incroyable.
De temps en temps, quelques cris d’oiseaux. Un bruissement dans les feuilles. Le mouvement d’un arbre.
Et puis plus rien.
C’est d’ailleurs ce qui rend l’arrivée en ville assez brutale.
Après des heures passées dans cette immensité silencieuse, je débouche dans une ville de taille moyenne, animée, bruyante, pleine de mouvements.
Je m’arrête pour boire un Coca et surtout pour essayer d’acheter une carte SIM.
Je demande au premier commerçant que je trouve. Il m’indique une boutique juste en face.
Enfin… quand je dis « boutique », imaginez une simple table en bois avec un parasol posée au bord de la route.
La chaise du boutiquier est vide.
Sur le petit banc à côté, en revanche, une gamine me regarde avec un air malicieux.
Elle me dit simplement :
– Assieds-toi.
Tout en me désignant la place à côté d’elle.
Je m’assieds et lui demande son prénom.
Elle s’appelle Mama.
Et Mama, visiblement, n’a pas été livrée avec l’option « langue dans sa poche ».
Elle a de la conversation, de la répartie et surtout une sacrée malice.
Sa maman est juste derrière. Elle vend quelques morceaux de viande de brousse qu’elle fait griller sur un barbecue.
À côté de nous, un homme vient s’asseoir sur le banc.
Lui est burkinabè et chercheur d’or.
Nous attendons ensemble le boutiquier qui n’est autre que le tonton de « Mama ». Mais la notion de tonton en Afrique est très large. Cela peut donc être simplement un ami de la famille.
Il finit par arriver. Il s’appelle Joel et entreprend de me faire ma carte SIM.
Naguère, c’était simple. On entrait dans une boutique, on demandait une carte SIM, on la payait, on la chargeait et on repartait.
Aujourd’hui, les gouvernements du monde entier veulent savoir qui possède quoi, qui utilise quoi et probablement pourquoi vous utilisez quoi.
Résultat : obtenir une carte SIM sans identification devient de plus en plus compliqué.
Et quand, en plus, le réseau est mauvais…
Dans mon cas, il faudra finalement deux heures et plusieurs tentatives d’envoi de documents avant que ma carte SIM ne soit enfin activée.
Deux heures !
Pendant ce temps, Mama est toujours là.
Elle me regarde, m’observe, discute, plaisante… bref, elle m’occupe.
Lorsque je repars enfin, je suis presque devenu son « Tonton », moi aussi.
 
 
Je suis ton père
Quelques kilomètres plus loin, je m’arrête pour manger quelques bananes, le long d’une des rares pistes perpendiculaires à cette interminable route goudronnée.
La terre est bien glissante là encore.
Pendant que je mange, je le vois arriver.
Quel âge peut-il avoir ? Je n’en sais rien.
Il porte un costume sombre, de vieilles chaussures vernies qu’il tient à la main.
Il marche pieds nus sur le goudron.
En me voyant, il m’interpelle.
J’imagine qu’il me demande quelque chose, mais je ne comprends absolument rien. Sans doute du lingala, la langue locale.
Voyant mon incompréhension, il se met alors à parler une sorte de mauvais français.
– Je suis fatigué. Je suis usé. Est-ce que tu peux me prendre avec toi et me déposer ?
Je le regarde.
– Je ne peux pas. Il y a mes sacs, mon baluchon… Je n’ai pas de place.
Il insiste.
– Pourquoi tu dis ça ?!
Et puis :
– Je suis ton père ! Je suis ton père ! Je suis fatigué !
En Afrique, cette phrase a un sens bien particulier.
« Je suis ton père ». C’est une manière de dire : Je suis plus vieux que toi. Tu me dois le respect, tu me dois assistance.
Je le sais.
Mais je ne peux réellement pas.
Impossible de charger quelqu’un sur cette moto. Il n’y a même pas de cale-pied passager. Et mes sacs prennent toute la place.
Il insiste.
Encore, et encore !
Il me fend le cœur.
Il finit par partir.
Quelques minutes plus tard, je reprends la route et je le double.
J’ai le cœur serré.
Je continue à rouler, en pensant à ce vieil homme qui marche pieds nus le long de cette route, avec son costume sur le dos et ses chaussures vernies à la main.
Puis, peut-être deux kilomètres plus loin, j’aperçois un petit groupement de maisons.
Je ralentis. J’hésite.
Je pourrais déposer mes sacs.
Faire demi-tour, retourner le chercher.
Mais l’heure avance.
Et si je me fais prendre par la nuit ?
J’hésite encore une seconde.
Puis je continue.
Ce n’est que le soir venu que j’ai eu la révélation.
Mon cerveau avait enregistré l’information, mais il ne l’avait pas traitée.
Dans ce village, j’avais aperçu, du coin de l’œil, une petite moto rouge.
Elle était là.
Et j’aurais pu m’arrêter.
J’aurais pu demander à quelqu’un :
– Il y a un vieux qui marche sur la route, là-bas. Il faut aller le chercher.
J’aurais pu les accompagner. Leur montrer où il était. Ils auraient pu le prendre avec eux.
Mais je n’ai pas eu ce réflexe.
Et ça, je m’en veux.
Pardon, mon père.
Pardon, Papa.
J’ai manqué à mon devoir.
 
 
 
Abdoul, le négociant
Un peu plus loin, je m’arrête le long de la route, au niveau d’un immense parking destiné aux grumiers, ces poids lourds qui transportent les billes de bois depuis la forêt jusqu’à l’océan.
Quand j’arrive, le parking est quasiment vide.
Sur ma droite, il y a une sorte de bar-restaurant en bois. Plus loin, sur la gauche, une série de baraquements qui ressemblent à la fois à des dortoirs pour les routiers et à quelques épiceries de fortune.
À peine arrêté, un enfant s’approche.
Je lui demande :
– On peut boire un Coca ici ?
– Oui.
Je descends donc de la moto et me dirige vers cette sorte de maquis – c’est comme ça qu’on appelait ça en Afrique de l’Ouest.
Très vite, je comprends que le gamin est en fait le tenancier.
Je suppose que son père ou sa mère doit être quelque part dans les environs.
Je lui demande un Coca.
– J’en ai pas.
Bon.
– Alors, qu’est-ce que tu as ?
– De la bière.
Et puis, en Coca, il a quelque chose d’assez particulier : du Whisky-Cola.
Je lui demande de me montrer.
C’est une bouteille contenant déjà le mélange whisky-coca.
Je n’avais jamais vu ça.
Mais comme je conduis, je lui demande s’il a quelque chose sans alcool.
– Non, non. Ici, il n’y en a pas. Il faut aller chez les musulmans, en face.
Comprendre : de l’autre côté du parking.
Je repars donc.
Et à peine sorti, je tombe sur un homme qui revient de la chasse.
Il tient un petit singe mort par la queue. Son gibier du jour. La fameuse viande de brousse.
On échange quelques mots, puis je traverse le parking pour aller chez les musulmans.
Là, je rencontre Abdoul, Babacar et deux ou trois autres personnes dont j’ai évidemment déjà oublié les prénoms.
J’ai vraiment un problème avec les prénoms.
Je commande mon Coca.
400 francs CFA.
Je m’assieds.
L’un des hommes se décale sur le banc en bois pour me faire une place et, tout en buvant mon Coca, nous commençons à discuter.
Mon arrêt devait durer cinq minutes.
Mais les nuages noirs qui arrivent rapidement dans le ciel vont décider du contraire.
Quelques instants plus tard, une pluie tropicale assez intense s’abat sur nous.
Je reste à l’abri et nous discutons.
À quelques mètres du baraquement, je remarque une sorte d’établi sur lequel sèchent, par fumigation, des choses qui ressemblent de loin à des noisettes.
Je m’approche.
Mais à l’odeur, je comprends immédiatement que ce ne sont pas des noisettes.
C’est de l’ail sauvage.
Il est destiné à l’un des hommes présents ici.
Un Camerounais qui fait du commerce à Bafoussam.
Il est venu spécialement chercher des épices sauvages récoltées dans la forêt et attend simplement qu’elles soient suffisamment sèches pour pouvoir les transporter.
Je suis assez étonné.
Je ne m’attendais pas à ce que quelqu’un vienne de plusieurs centaines de kilomètres chercher condiments et épices sauvages au cœur de la forêt congolaise pour les revendre à Bafoussam.
Mais apparemment, l’affaire est suffisamment rentable pour que le déplacement en vaille la peine.
Abdoul m’explique tout ça tranquillement, installé sur son banc, pendant que la pluie tombe à quelques mètres de nous.
Et je réalise une nouvelle fois que ces endroits que l’on traverse parfois comme de simples étapes sur une carte sont en réalité de véritables petits carrefours.
Des grumiers viennent chercher repos et nourriture.
Des chasseurs rapportent leur gibier.
Des commerçants achètent les produits de la forêt.
Et moi, je suis simplement venu chercher un Coca.
Je suis arrivé pour cinq minutes.
J’y suis resté beaucoup plus longtemps.
Comme souvent.
 
 
Écrit à Ouesso – Congo, le 28 août 2026


 PS : Yaoundé–Brazzaville : une route pas comme les autres

Je viens de parcourir une partie de cette nouvelle route qui relie désormais Yaoundé, au Cameroun, à Brazzaville, au Congo. Jusqu’à présent, il n’existait pas réellement de route entre les deux capitales : essentiellement des pistes et des routes forestières.

Ce qui frappe sur cette route, c’est l’absence quasi totale de voitures qui y circulent. En revanche, on y croise d’innombrables camions chargés de billes de bois.

Cette route a en effet une fonction économique majeure : elle permet notamment d’acheminer vers les ports camerounais de Douala et Kribi une partie du bois exploité dans cette immense région forestière, avant son exportation vers différents marchés internationaux.

Mais le plus impressionnant est peut-être ce qui se prépare.

Un gigantesque projet de chemin de fer d’environ 690 km doit relier les zones minières de Mbalam, au Cameroun, et Nabeba, au Congo, au port en eau profonde de Kribi. Environ 540 km seraient construits au Cameroun et 149 km au Congo.

L’objectif est notamment d’évacuer jusqu’à 25 millions de tonnes de minerai de fer par an, avec une mise en service annoncée autour de 2030.

Le projet est colossal : il ne s’agit plus seulement de relier deux capitales, mais de créer un véritable corridor d’exportation des ressources du sud-est du Cameroun et du nord du Congo vers l’océan Atlantique.

Le financement et la réalisation complète du projet restent encore à concrétiser, mais les travaux préparatoires ont commencé.

Alors, quand on roule aujourd’hui sur cette route et qu’on voit passer ces interminables files de camions forestiers, on comprend mieux qu’on ne circule pas simplement sur une nouvelle route entre deux capitales africaines.

On traverse surtout un futur corridor économique majeur d’Afrique centrale.

Et vu la taille des projets miniers et forestiers concernés, cette route pourrait bien devenir, dans quelques années, une artère économique particulièrement stratégique… sans doute, hélas, au détriment d’une partie de la forêt équatoriale.
 
 Saurez vous reconnaitre les photos 2003 et 2026 ? La zone est la même. 23 ans d’écarts.

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